NOCES DE CENDRES AVANT PREMIERE: Chapitre 1

Mardi 24 mars 2026

1.

22 juin 1505

Presqu’île de Rhuys, domaine de Calsac

La chatte ronronnait sur les genoux de Sigilée, étirant ses pattes sous la caresse et le murmure apaisant de la jeune femme. Un soleil doux traversait la fenêtre à meneaux, venait s’étirer en une langue dorée sur les pierres à grain blond des coussièges où gisaient, pêle-mêle, fils, ciseaux et crochets abandonnés depuis que Mounette, d’un élan chaleureux et câlin, était venue la distraire de son ouvrage de broderie. Sigilée avait l’habitude. La chatte était à peine plus grosse que son poing quand elle l’avait recueillie sur le dormant de cette même croisée balayée par l’orage, tremblotante de frayeur et la patte blessée. Son père, maître de ce petit domaine au cœur de la presqu’île de Rhuys, avait beau gronder qu’il n’aimait pas les chats, que leur poil le faisait éternuer et que Mounette, en particulier, n’était bonne qu’à quémander à manger, Sigilée en avait fait une compagne de douceur. Avec qui d’autre partager ces moments où le souvenir de sa défunte mère arrachait tristesse à son cœur, où l’ennui empesait le manoir, ne sachant où les poser, elle et son envie presque compulsive d’aventures, d’amour ? Les confier à son père ? À cinquante ans, il portait la mélancolie comme d’autres une gibecière, se complaisait à promener ses chiens au lieu de chasser et refusait de songer à se remarier. Et pis encore, à la marier, elle. À la vieille Douelle qui leur servait de domestique, de cuisinière, d’intendante ? La pauvrette avait bien assez à faire pour tenir cette maison sans autre aide que Robinet, son fils né simplet.

— Tout vient à point. Le bonheur autant que le malheur ! Sois pas pressée, lui répétait-elle quand, poussée par un élan stupide, Sigilée se fendait d’un soupir en regrettant qu’un prétendant joyeux et charmant ne l’ait pas encore enlevée à ce foyer.

Près de qui d’autre s’épancher ?

Le frère Grisel, moine de Saint-Gildas, qui, comme à Robinet, lui servait de précepteur ? Il aurait rougi jusqu’aux oreilles, aurait arrondi les yeux telles des soucoupes et se serait plaint à son père qu’elle avait des pensées indignes d’une jeune fille bien élevée. Constat qui lui aurait valu quelques coups de martinet et un chapelet de prières à réciter en plus de ses leçons.

Son oncle Guy du Quiricec, chanoine de Vannes, recteur de la proche paroisse de Sarzeau et véritable propriétaire de Calsac ? Il passait une ou deux fois par mois pour s’assurer de son assiduité à ses leçons, lui offrait une partie d’échec et son affection, avant de s’en retourner à ses occupations.

Sa tante Marguerite, réfugiée chez des moniales vannetaises depuis son veuvage, refusant de voir quiconque, y compris sa famille ?

Si encore parmi les seigneurs voisins il y avait eu quelque fille de son âge ! Mais non. Tous n’avaient donné naissance qu’à des garçons, si peu intéressés par sa personne qu’elle ne les voyait guère qu’à la messe.

Restait Mounette.

Mounette qui ronronnait en étirant les pattes, en roulant sur le dos sans jamais la réprimander.

Du haut de ses dix-sept ans et de ce sourire mis en valeur par un teint de porcelaine, Sigilée pouvait tout lui raconter.

C’était une amie fidèle, silencieuse si l’on exceptait quelques miaulements de circonstance, et toujours prête à l’accompagner dans les combles où gisaient de vieilles malles. Sigilée n’aurait pu espérer meilleur prétexte pour s’y rendre qu’une famille de rats à déloger. Chaque malle était en soi un trésor, une mémoire des générations précédentes. À défaut de pouvoir changer le cours de son histoire puisque son père semblait vouloir la garder près de lui pour l’éternité, ainsi trouvait-elle dans ces anciens actes notariés, parmi ces vieilles robes, broderies et objets, la trace de ses ancêtres. Et le moyen de s’inventer des vies qu’elle n’aurait jamais.

Mounette la regardait évoluer, singeant une courbette d’un côté, minaudant devant un miroir piqué de l’autre, donnant du Messire ou du Votre Majesté tout en se frottant le nez à cause de la poussière et des excréments de souris dont ces reliques étaient habitées. Peu importait à Sigilée.

Qu’on la dise fantasque !

Son imagination sans limites était son seul terrain de jeu avec quelques échappées belles à cheval quand le temps le permettait. Point trop non plus. Seule, elle n’avait le droit que de rester sur les sentiers balisés du domaine, étang, tourbières et salines projetant autour d’elle un décor presque aussi ennuyeux que celui de cette demeure de granit accrochée à la roche depuis des centaines d’années.

Un bâillement vint tapisser les doigts de Sigilée d’une brume soyeuse. Mounette hésitait entre dormir sous le rayon de soleil et profiter encore des caresses qu’elle lui prodiguait.

—Fainéante ! dirait papa, se moqua Sigilée en laissant l’éclat de ses iris mauves envelopper la cour, de l’autre côté de la croisée ouverte.

Juin balayait l’espace, ponctuant d’éclaircies le petit jardin sur lequel sa mère avait longtemps veillé, agenouillée dans la terre comme une sainte païenne. Depuis sa mort l’hiver dernier, Sigilée n’avait pas trouvé le cœur d’arracher les herbes folles comme elle le faisait avec elle ou de replanter les graines récoltées avant les gelées. La nature lui faisait un pied de nez. Les massifs n’étaient depuis quelques jours que des tapis colorés.

—Qu’est-ce que… ?

Elle ne termina pas sa phrase, fronça les sourcils en voyant se poser sur elle un regard aussi pénétrant qu’une aiguille à broder.

Instinctivement, elle recula et se colla à la paroi, le cœur palpitant, avant de se pencher de nouveau et de se tourneren direction des écuries.

Personne.

Aurait-elle rêvé ?

Si c’était le cas, elle n’était pas près d’oublier l’apparition de cet inconnu vêtu d’une tenue de cavalier. Comme surgi de l’un de ses songes.

Elle bondit, arrachant un miaulement d’incompréhension et de frayeur à Mounette qui retomba sur ses pattes, le

dos hérissé.

Sigilée grommela un « pardon, pardon » par-dessus son épaule avant de traverser en courant la pièce de vie du manoir.

Rêve ou réalité, pour une fois qu’il se passait quelque chose, elle se devait d’enquêter.

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.