LES TRUCULENTES AVENTURES D'AMELINE PETIT BON: chapitre 2

Jeudi 19 mars 2026

2.

Au fil des rues. 

Le 6 août.

Cent ans auparavant, la rue Saint-Laurent n’était qu’un vulgaire chemin de terre coincé entre deux remparts : d’un côté, le bourg Saint-Sauveur, de l’autre, la ville comtale. En 1357, les deux cités furent réunies. Les murailles abattues, leurs moellons servirent à paver cette rue qui ne dépassait pas cent toises. Moins de trente ans plus tard, les premières rôtisseries s’y installaient.

Ameline ne comptait plus les fois où son époux lui avait raconté l’histoire de Laurent de Rome. À l’inverse de Jean, elle la trouvait effroyable. Lui ne voyait en ce martyr du IIIᵉ siècle qu’un homme honorable, le premier des sept diacres à qui Sixte II avait confié le trésor de l’Église romaine. 

La chapelle qui lui était dédiée jouxtait la rôtisserie par un simple mur mitoyen.

Était-ce à cause de cela ou du fait qu’il priait le saint chaque jour depuis son enfance que la cupidité naturelle de Jean s’était renforcée ? 

Ameline n’aurait su le dire. 

Mais Jean ne retenait de la vie du saint que son rôle de gardien de fonds. Niant que c’était parce qu’il s’était mis à distribuer les revenus du clergé aux pauvres que le préfet de Rome l’avait fait saisir, ligoter, puis étendre sur un gril géant.

Selon le vieux livre enchâssé dans la crypte, près de sa statue de bois dorée, Laurent aurait supporté cette torture sans se plaindre avant, ce 10 août 258, de lancer à son bourreau :

— Voici, misérable, que tu as rôti un côté. Retourne l’autre et mange.

Ameline n’avait pas eu assez d’humour pour goûter l’ironie qui avait fait de lui, dans la foulée, le saint patron des cuisiniers et des rôtisseurs. Au contraire, elle avait eu un haut-le-cœur devant l’odeur de la viande grillée, ce qui était un comble pour une jeune femme qui, secondant son époux, allait devoir régulièrement attiser les braises dans l’immense foyer. 

Même si son aversion avait été de courte durée, Ameline avait donc, dès les premiers jours de son mariage, cherché le moyen d’être dispensée de cette corvée. 

Elle avait suggéré à Jean que, habile tailleuse comme sa mère, elle pourrait utiliser son talent pour enrichir le ménage de son côté. Idée qui, l’on s’en doute, avait aussitôt trouvé une oreille complaisante. Même si cela n’avait pas empêché Jean de lui confier quelques tâches supplémentaires afin qu’elle ne puisse développer un semblant d’oisiveté ! 

C’était ainsi, en livrant une commande de robe, qu’Ameline avait fait plus ample connaissance avec la boulangère de la rue voisine. 

Gertrude Calipo était une Provençale typique : courte sur jambes, cheveux de jais, regard de braise et formes opulentes. Il n’avait pas fallu dix minutes pour qu’Ameline entende ses confidences. 

Les Calipo possédaient deux boulangeries dans la ville comtale. Comme souvent, pour peu qu’un semblant de fortune échoit dans une famille, il fallait la conserver, voire l’amplifier par le biais d’un mariage. Et Gertrude était en âge de convoler. Les Calipo s’étaient donc rapprochés du propriétaire d’une solide enseigne située dans l’ancien bourg Saint-Sauveur qui ne cessait de s’étendre. L’homme avait épuisé trois femmes et de nouveau se retrouvait seul. Les noces à peine bénies, il avait sauté sur Gertrude comme un satyre aux abois. Il l’avait croquée des six dents qui lui restaient avant d’avoir le bon goût de tomber raide mort entre ses cuisses. 

Dès le lendemain, Gertrude s’était retrouvée à la tête d’une fortune conséquente qu’aucun héritier du défunt ne lui avait disputée. 

Trois ans plus tard, ironie du sort, l’attelage de ses parents s’était emballé sur la route de Marseille. On les avait découverts fracassés tous les deux dans un fossé. Gertrude les avait pleurés pour la forme. Battue depuis l’enfance et jetée en pâture à leurs intérêts, elle avait jusque-là vécu de tristesse et de soumission. 

Comment regretter d’en être délivrée !

Enrichie par son double héritage, elle avait engagé de solides boulangers dont le savoir-faire, ajouté à sa gestion sans faille, lui avait permis d’acquérir une solide renommée. Ce qui lui permettait toujours, à seulement vingt-deux ans, de repousser tous ses prétendants au prétexte qu’elle ne voulait retomber sous le joug de personne et avait les moyens de l’assumer. 

Aussi, invariablement, lorsque Ameline, désespérée devant son célibat, lui vantait les bienfaits du mariage, Gertrude éclatait d’un rire affectueux avant de conclure le discours qu’elle avait écouté sans sourciller : 

— … dit celle dont l’époux n’embroche ou ne fourre rien d’autre que le cul de ses volailles ! 

Force était, pour Ameline, de le reconnaître : elle était bien la seule, dans son couple, à aimer. 

Ce jour-là, sitôt son rangement achevé, elle emprunta l’escalier qui reliait leur petit logis à la rôtisserie pour y prendre les commandes des clients de son époux. 

Les commerçants du quartier bouclaient tard leurs devantures en cette saison. Jean avait très vite proposé de les livrer contre un petit supplément. Ameline devant déjà ramener le linge qu’on lui confiait, il l’avait dévolue à cette tâche. En charge pour elle de vendre, en plus, et grâce à sa joliesse avenante, les pâtés qu’elle prenait soin d’emporter. 

Depuis le temps que ce manège durait, Ameline savait que personne n’était dupe. Dévouée à son mariage plus qu’à son mari, elle repoussait gentiment tous ceux qui avaient voulaient l’en détourner. Elle n’écoulait son surplus que parce que son époux avait du talent pour assaisonner les grives, les lapins ou les alouettes. 

Même le roi René, gourmand comme pas deux, s’en pourléchait les babines. 

Tirant sa petite charrette, elle remontait les rues en chantonnant, fidèle à sa nature enjouée, déposait linge ou rôt, encaissait, glanait quelques potins, jusqu’à parvenir enfin chez Gertrude où, là, elle s’attardait au moins une heure. 

Jean ne se souciait guère du temps qu’elle mettait à revenir, puisque, selon lui, non seulement elle ne dépensait rien, mais en plus elle rapportait. 

Ainsi fut de ce jour comme de tous ceux qui avaient précédé depuis qu’Ameline Cassagne était devenue Ameline Petit Bon. Ses corvées comme sa tournée étant achevées, elle se dirigea d’un pas léger vers la boulangerie de son amie, indiquée par son enseigne de fer forgé : 

« Aux miches gourmandes ». 

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.