NOCES DE CENDRES AVANT PREMIERE: Chapitre 3

Mardi 7 avril 2026

3.

22 juin 1505

Presqu’île de Rhuys, domaine de Calsac

Quelle affaire ? aurait demandé, insolemment, Sigilée, si, en rejoignant son père, son œil n’avait capturé de nouveau les iris bleu marine du cavalier entraperçu tout à l’heure. En un instant, ses jambes qui l’avaient précipitée hors du manoir se firent plus molles que des tiges sous grand vent, au point que, dans un réflexe disgracieux, craignant de choir, elle écarta les pieds et resserra les genoux l’un contre l’autre, tout en bénissant la longueur de sa robe. Le même réflexe lui fit chercher le secours du mur de l’écurie. Sa main s’y écrasa sans la moindre grâce, tandis que, incapable de s’arracher à ce regard troublant par sa profondeur et le cœur pétri d’une chaleur ardente, elle affichait un sourire béat sur son visage rougeaud.

Un autre que cet homme l’aurait probablement trouvée gourde, laide et aussi agitée qu’une pouliche devant un seau d’avoine. À l’inverse, il lui retourna son sourire et d’une voix grave, presque abyssale, dans laquelle Sigilée crut reconnaître l’émoi qui la broyait, murmura :

— Je ne pensais point avoir le plaisir de vous rencontrer aujourd’hui, damoiselle Sigilée. Et je désespère de le pouvoir de nouveau compte tenu des derniers mots de votre père. Sachez-le cependant, je n’ai pas pour habitude de renoncer facilement.

Elle le vit se détacher du mur, s’avancer vers elle, aussitôt contré par le pas chassé de son père. Les deux hommes se toisèrent d’un froid silence, puis l’inconnu amorça un discret recul, la salua d’une inclinaison de tête et se dirigea vers sa monture que tenait encore, mollement, Robinet.

Sigilée s’attarda sur la facilité presque gracieuse qu’eut leur visiteur à se mettre en selle, et sur la prestance avec laquelle, d’une main sûre, il fit prendre au bai la direction du portail. Elle était encore en pâmoison quand il le franchit, sans un regard en arrière.

Ce furent les aboiements ­ d’Amaury du Quiricec qui la fouettèrent, ranimant en elle la certitude qu’elle n’était pas arrivée mal à propos, seulement trop tard. Mais c’était son point de vue, pas celui de son père.

— Eh bien quoi ? répondit-elle à sa colère en levant le menton. Pouvais-je savoir que nous avions de la visite ? Vous ne me dites jamais rien. Et puis, qui était-il ? Pourquoi vous mettez-vous en pareil état ? Quelle affaire traitiez-vous ? Si j’en juge par ses mots, elle me concernait, non ? De quel droit me tenez-vous à l’écart ? Pis, pour responsable de son échec ?

Une gifle sonore empourpra sa joue.

Sigilée laissa échapper un « Ohhh ! » retentissant de fureur et d’injustice.

L’instant suivant elle plantait ses poings sur ses hanches, serrait ses lèvres en « cul de poule », comme en riait Douelle, et le foudroyait du regard.

— Si vous croyez que cela me rendra moins curieuse, vous vous trompez ! lui assena-­ t‑elle avant de tourner les talons et de courir vers la maison.

Elle ne l’entendit pas soupirer tristement derrière elle.

Une heure plus tard, elle n’avait réussi qu’à casser une aiguille et à massacrer son ouvrage de broderie faute d’attention, bouleversée qu’elle était par les traits de cet inconnu et indignée par le geste de son père. Geste d’autant plus incompréhensible qu’il n’avait jusque-là jamais levé la main sur elle. Ne parvenant à rien, elle avait cherché Douelle pour lui arracher des informations sur ce visiteur, espérant que celles-ci apporteraient une explication à la réaction excessive de son père. Évidemment, Douelle était demeurée introuvable. La vieille servante avait probablement assisté de loin à la scène et fui dans les bois voisins avec pour excuse une cueillette de baies ou de champignons. Mounette aussi se cachait, vexée d’avoir été rejetée avec brusquerie.

Sigilée finit par sortir dans la cour, son père ayant pris le chemin des salines avec l’un des ouvriers du domaine. Si Douelle restait aussi distante que son père, il en était un, peut-être, qui saurait la renseigner.

Elle marcha d’un pas volontaire vers l’écurie, passa sous le chambranle des deux portes pleines.

— Robinet ? Youhou…, appela-­ t‑elle d’une voix douce.

Une tête brouillonne, mélange de joie perpétuelle et de cheveux en bataille sur des joues marbrées de souillures et de paille, émergea d’un talus d’avoine. Privé d’occupation, le fils de Douelle s’était accordé une sieste. Un de ses passe-temps préférés. Sigilée esquissa un sourire affectueux et s’en fut le rejoindre sous le couvert, à quelques pas de la stalle de la jument blanche de sa mère. Son père la lui avait donnée après les funérailles. Robinet s’en occupait avec un soin particulier, comme s’il sentait que la dame de Calsac avait aussi laissé un vide immense chez sa monture.

— Ah tu es là, toi ! Traîtresse ! se mit à rire Sigilée en découvrant Mounette voluptueusement ensevelie dans le paillon, le nez affleurant le manteau du garçon.

Un ronronnement familier répondit à sa main tendue. La chatte s’était calmée. Elle toujours pas, sinon en façade.

Elle se cala près de Robinet. L’homme-enfant – il allait sur ses vingt-quatre ans – articulait mal et réfléchissait peu, mais il avait toujours été prévenant et doux avec elle.

— Je suis désolée pour tout à l’heure, dit-elle. J’espère que père ne s’est pas retourné contre toi après mon départ abrupt. Il devait être méchamment en colère. Il ne m’avait jamais battue, tu sais.

Robinet dodelina de la tête, bredouilla.

— Je… sais, Si… gi… lée.

— Qui était ce visiteur ? Je ne l’ai jamais vu auparavant.

— C’est… normal… il vient… qu’une fois l’an… tard… le soir pour… pour voir… les comptes… des…salines.

Sigilée fronça les sourcils.

— Est-ce le maître des eaux et des forêts ?

Il hocha la tête, ajouta :

— Et… capi… taine de la garde de… Suscinio.

Un sifflement admiratif s’échappa des lèvres de Sigilée.

Elle le musela en plaquant ses paumes sur sa bouche, puis se mit à rire.

— Il va falloir que je perde cette habitude-là, je crois…

Il rit aussi, répéta :

— Je crois.

— De quoi discutaient-ils ?

Nouveau hochement de tête, assorti cette fois d’un fard sur les joues rondes et d’un soupir.

— De toi.

Je le savais ! faillit s’écrier Sigilée. Elle le tut, fit semblant d’être étonnée.

— Mais encore ?

—René de… Kerboullart… est… venu… demander ta… main. Ton père a… dit… non. Comme aux… autres.

Cette fois elle s’étrangla.

— Comment ça « comme aux autres » ? Il y en a eu beaucoup ?

Robinet déroula lentement ses doigts, s’arrêta au huitième. Un nouveau « Ohhh ! » d’indignation ébranla Sigilée. Ainsi donc des prétendants étaient venus ! Ainsi donc son père les avait éconduits, sans même lui en parler !

— Ohhh ! répéta-­ t‑elle plus bruyamment encore.

Elle ne s’adoucit qu’en voyant Robinet enrouler les épaules et se tasser, les mains sur les oreilles. Elle les lui prit doucement, plongea dans son regard inquiet.

— Je ne dirai rien, c’est promis. Il n’est pas question que tu sois fâché ou battu pour m’avoir renseignée. C’est notre secret, d’accord ?

Il se détendit, lui renvoya son sourire.

— Il y a autre chose que je dois savoir au sujet du capitaine ?

Il hésita puis chuchota :

— Y veut… aussi… Kerbleiz…

Sigilée marqua un temps de surprise.

— Qu’est-ce ?

Un voile sombre traversa le regard innocent de Robinet. Sa voix se fit souffle. Un souffle empli d’une terreur animale.

— Des baules… Faut pas… Faut pas aller… là-bas… C’est… maudit…

Elle eut beau le questionner, elle n’obtint rien de plus qu’un regard vide. Comme si son esprit venait d’être avalé par cet endroit.

Quand elle le quitta, lui abandonnant Mounette, il continuait à dodeliner d’avant en arrière, en silence. La nuit descendait doucement. Mieux valait que son père, qui ne tarderait plus, la découvre à son ouvrage.

Docile.

Le reste, elle en faisait son affaire.

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.