NOCES DE CENDRES AVANT PREMIERE: Chapitre 2

Mardi 31 mars 2026

2.

22 juin 1505

Presqu’île de Rhuys, domaine de Calsac

Amaury du Quiricec déposait sur son visiteur un œil austère, celui-là même qui lui avait déjà permis d’éconduire une brouettée de seigneurs voisins. Tous avaient constitué des partis convenables pour sa fille, tous avaient été conquis par le sourire, la joie de vivre et les yeux étranges, pailletés, de Sigilée. Comment le leur reprocher ? La rumeur de sa beauté et de sa jovialité rayonnait depuis longtemps dans la contrée malgré le soin qu’il mettait toujours à la maintenir au logis. Quelle excuse en avait-il ? Aucune.

Aucune de recevable pour ces prétendants repoussés sous des prétextes fallacieux. Restait son regard. Sa seule arme. Redoutable de détermination, comme si le refus de laisser Sigilée à un autre était si clair, si puissant, qu’il terrasserait quiconque insisterait. Sous sa menace, tous avaient renoncé. Et Sigilée n’avait pas seulement eu vent de leur demande.

Tous. Sauf lui.

René de Kerboullart.

Adossé à la façade latérale de l’écurie, le capitaine de la garde du château de Suscinio était descendu de cheval quelques minutes plus tôt pour traiter avec lui d’une affaire. Amaury du Quiricec ne s’était pas méfié. Cet homme, approchant la quarantaine, était de surcroît maître des eaux et des forêts du pays de Rhuys. Depuis qu’il avait été investi de cette charge dix-huit ans plus tôt, il venait, une fois l’an, s’assurer du rendement des salines pour lesquelles, s’occupant de Calsac au nom son frère, Amaury du Quiricec devait s’acquitter des taxes. Il n’avait pas imaginé un instant que la visite du capitaine ait pu être motivée par son désir d’épousailles avec Sigilée. Encore moins qu’il devrait faire face à son iris d’un bleu d’acier, presque impénétrable, et à la dureté de ses traits, d’ordinaire affables et réguliers. René de Kerboullart était bel homme, veuf et père inconsolable depuis que son fils unique avait été retrouvé mort dans son lit un matin de janvier sans que personne ait pu en déceler la cause. Un chagrin qui l’avait transformé en seulement quelques mois, le rendant, disait-on, morose et déplaisant à croiser. Pour l’heure, ce qui émanait de lui était plus effrayant qu’affligé. Peut-être, nota Amaury du Quiricec, parce que, derrière ses bras croisés sur sa poitrine, son talon relevé contre le mur dans une attitude de fausse nonchalance, sa résolution à le faire céder était sans commune mesure avec les maigres tentatives de leurs voisins. Et qu’il entrevoyait déjà, clairement, que cette détermination à retrouver la paix dans des épousailles ne serait guère entamée par ses piteux et habituels arguments. Il n’en avait pas d’autres, hélas.

Mal à l’aise soudain, il déglutit avant de les lancer.

— Votre requête m’honore, monsieur, et croyez bien que je vais y réfléchir avec une attention particulière, mais je ne suis pas certain que vous feriez une bonne affaire. Ma fille est d’un caractère bien moins séduisant qu’il n’y paraît. Son esprit est altéré par des visions fantasques, visions qui la soumettent à des comportements imprévisibles, déplacés et donc peu susceptibles de convenir à la tenue d’une maisonnée. Ajoutez à cela que je ne peux me départir d’aucun de mes modestes domaines pour la doter puisque, vous le savez, ce manoir lui-même appartient à mon frère…

— Cela m’est égal, le coupa René de Kerboullart en balayant l’air d’une main carrée ornée d’une chevalière d’or et de rubis, présent attestant la confiance et la reconnaissance de la reine Anne de Bretagne dans la tenue de ses charges. Je ne désire que Sigilée. Avec ses qualités et ses défauts.

Amaury du Quiricec bomba le torse.

— Ce serait d’autant plus inconvenant, monsieur, de vous la donner sans rien après le portrait que je viens de vous en brosser.

Un sourire fleurit sur les traits de René de Kerboullart.

— En ce cas, mettez en dot les Baules de Kerbleiz. Le gibier d’eau y pullule. J’en ferai mon domaine réservé. Chasse et pêche sont mes distractions.

Le seigneur de Calsac sourcilla de surprise. Il avait hérité ces terres marécageuses à la mort de son père, lequel les tenaitnde son défunt frère Malo du Quiricec, qui les avait reçues en 1425 du duc Jean V pour service rendu. Situées au sud-est, dans la bande humide entre les étangs et les premières salines, et à environ un quart de lieue du château de Suscinio auquel elles avaient appartenu, elles renfermaient une ancienne tour de guet dont son oncle avait adouci l’austérité par la construction d’un modeste manoir. Il était mort dedans, des fièvres, après plusieurs jours de délires qui avaient ancré dans l’imaginaire paysan l’idée d’une malédiction attachée au lieu. Amaury du Quiricec ne faisait pas partie des crédules. L’accès à ces baules était malaisé, les œillets1 éparpillés et d’un trop pauvre rendement, le manoir rongé par l’humidité. Il lui avait préféré Calsac dès lors que son aîné lui avait offert d’y loger avec sa famille. Cela faisait vingt-cinq ans que son oncle et son père étaient morts à quelques années d’intervalle. Et que l’endroit était à l’abandon.

Il allait rétorquer que cette requête était presque plus insultante pour sa fille, malgré ses tares, que de n’obtenir rien, ultime recours destiné à renvoyer le capitaine chez lui, quand Sigilée surgit du coin du bâtiment, échevelée, les yeux gourmands et les joues en feu.

Elle freina en moulinant des bras, s’arrêta en faisant crisser les graviers sous ses souliers et en poussant un petit cri dont il fut incapable de dire s’il était de contentement ou d’effroi. Mais qui lui permit de poser sur le capitaine, surpris, un rictus navré et de lancer ces mots en guise de fin de non-recevoir :

— Voici exactement pourquoi, monsieur, notre affaire en restera là.

1. Bassin peu profond d’un marais salant où l’eau de mer, devenue saumure concentrée, s’évapore sous l’effet du soleil et du vent, permettant la cristallisation du sel récolté par le paludier.

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.