Mardi 14 avril 2026
4.
23 juin 1505
Presqu’île de Rhuys, domaine de Calsac
La journée s’étirait sous des langueurs crépitantes. Une de ces pluies au rythme régulier qui délavaient les salines en faisait remonter un parfum de tourbe, de varech. Une rincée qui avait le don d’agacer Sigilée. Rester prisonnière de ces quatre murs, quand elle n’avait cessé, la nuit durant, de se tourner et retourner dans sa couche en réfléchissant au moyen de se rendre à Kerbleiz ! Sans avoir, de surcroît, la possibilité de monter au grenier pour en percer la position et le secret ! La faute en revenait à son père, évidemment. Elle ne pouvait faire un pas sans qu’il la suive, comme s’il sentait qu’elle préparait une sottise.
Elle avait pourtant mis du sien à l’en dissuader. Au petit matin, malgré ses yeux bouffis qui trahissaient son amertume, elle l’avait embrassé sur la joue en signe de paix, avait devisé de tout et de rien et surtout pas de ce qui la rongeait, avant de lui proposer une partie d’échecs. Elle avait supposé que, rassuré, il la laisserait tranquille et quitterait la demeure comme il avait coutume de le faire.
Que nenni !
Il s’était installé dans la salle de vie du manoir, les pieds sur un petit tabouret posé à quelques pas de l’âtre flamboyant et, tandis qu’elle prenait sa broderie avec l’envie de la jeter au feu, s’était plongé dans la lecture d’un calepin relié de pourpre. Il y avait passé la matinée, n’en relevant la tête que pour réclamer un verre de vin chaud. Il était visiblement bougon. Sigilée soupçonnait aussi qu’il s’en voulait de l’avoir giflée. Et qu’il ne s’en excuserait pas. Ce serait à la fois montrer faiblesse et ouvrir une porte vers des explications qu’il n’était pas enclin à lui donner.
Elle s’efforça à la patience, mangea sans appétit, accueillit son précepteur et se consacra à ses leçons de grammaire. Au moins son père n’avait-il jamais remis en question son éducation. C’était un choix de sa mère, la voir devenir lettrée, comme elle l’était. À sa mort, il avait respecté ce souhait. Depuis toujours Robinet étudiait avec elle. Mais cela avait donné de si piètres résultats que frère Grisel se contentait désormais de le faire lire et compter avant de le libérer et de ne plus s’occuper que d’elle.
Durant quelques heures, Sigilée avait trouvé du plaisir à parler de théologie avec le moine. Elle était une bonne élève. Douée, disait-il. S’il avait su qu’elle l’était devenue le jour où elle avait découvert les malles emplies de documents et d’actes du grenier ! Face à ces signes, ces symboles mystérieux, elle avait compris la nécessité d’étudier.
C’est en raccompagnant à la porte frère Grisel qu’elle s’aperçut de l’absence de son père. Il avait filé pendant sa leçon. Le cœur bondissant, elle réveilla Mounette en la soulevant à pleines mains, la plaqua sur sa poitrine opulente et monta l’escalier menant au grenier. Ainsi, si son père revenait à l’improviste et l’y découvrait, elle pourrait prétendre que la chatte y était grimpée. Le bas de la porte était rongé depuis longtemps. Mounette était tout à fait capable de se faufiler par le trou et de rester piégée.
Forte de cet argument qui lui épargnerait, espérait-elle, une autre gifle cuisante ou, pis, une punition plus marquée, elle commença à fouiller parmi les vieux papiers. La veille, le nom de Kerbleiz l’avait surprise. Depuis, son esprit avait fini par réveiller le souvenir d’un acte ancien sur lequel ce terme figurait. Ne restait plus qu’à retrouver celui-ci.
Et à le faire parler.
Un long moment passa, bercé par le crépitement continu de la pluie sur les ardoises, le ronronnement de Mounette entre ses genoux et le froissement des vélins éparpillés autour d’elle chaque fois qu’elle vidait un nouveau coffre.
La bougie qu’elle avait apportée répandait sur ce plancher usé des lueurs douces, délignait des phrases, des fragments d’histoire, de noms oubliés. Cette fois, Sigilée les regardait à peine, concentrée sur sa quête, telle celle du Graal qu’en les romans de Chrétien de Troyes que possédait sa mère les chevaliers arthuriens poursuivaient sans cesse.
Elle le trouva, brusquement. Daté de 1425, signé du duc de Bretagne Jean V. Frissonna de jubilation en le plaçant sous les derniers sursauts de la chandelle.
C’était bien ça.
L’acte de donation des Baules de Kerbleiz, alors rentables et fertiles, à sire Malo du Quiricec. Elle se mit à parcourir les lignes jusqu’à s’arrêter enfin à ce qu’elle cherchait. Leur emplacement.
Pas étonnant que le capitaine de la garde du château, maître des eaux et des forêts de surcroît, s’y intéresse.
Les Baules de Kerbleiz se trouvaient en plein milieu du domaine de Suscinio.
Un instant elle se demanda si son souhait de l’épouser reposait uniquement sur la convoitise de ces terres. Mais elle se souvint de son regard, du trouble qu’elle y avait décelé, trouble qui avait répondu au sien, délicieux et si perturbant qu’à cette heure son cœur ne savait toujours pas s’il devait suspendre ses battements ou les enflammer.
Elle se leva, rangea rapidement le désordre, décidant que ce qui était vrai avant qu’ils ne se rencontrent ne l’était peut-être plus désormais.Quoi qu’il en fût, elle entendait bien vérifier par elle- même pourquoi cette parcelle abandonnée l’intéressait, avec ou sans l’assentiment de son père.