LES TRUCULENTES AVENTURES D'AMELINE PETIT BON: chapitre 3

jeudi 26 mars 2026

3.

Boulangerie de Gertrude

Le 6 août. 

À la grande surprise d’Ameline, la porte vitrée qu’elle poussait chaque soir avec entrain était close. Derrière, un écriteau suspendu au chambranle invitait à revenir dans une heure, sans préciser laquelle. 

Elle fronça un sourcil. 

En dix-huit mois, elle n’avait jamais vu la boulangerie fermer si tôt. S’il était arrivé malheur, on l’aurait prévenue. Gertrude et elle étaient comme les deux doigts d’une main.

Sans doute son amie avait-elle dû se rendre, inopinément, chez l’un de ses fournisseurs, se dit-elle. À moins que son boulanger ne fût tombé malade, ce qui expliquerait à la fois son absence et la nécessité pour Gertrude de battre campagne afin d’assurer la fournée du lendemain.

Quelques secondes durant, Ameline piétina dans la rue, hésitant à retourner chez elle. Rentrer plus tôt que d’ordinaire risquait de donner à Jean l’idée qu’elle pourrait en faire autant les jours suivants. 

Pas question !

Ces moments passés près de Gertrude étaient une récréation dont elle refusait de se priver. Sans compter qu’avec cette chaleur, elle n’avait aucune envie de devoir s’activer derrière la rôtissoire. 

Elle décida de gagner la cour intérieure de la boulangerie. Un pied de châtaignier voisinait la margelle d’un puits. Elle y serait au frais pour attendre le retour de son amie.

Ameline longea la bâtisse sur cinq toises, dédaigna la massive porte cochère puis fit tourner le loquet d’un portillon à peine assez large pour sa charrette. Elle la déposa hors du passage principal, puis après s’être désaltérée, se rinça le visage.

Elle venait de rattacher le seau vide à son crochet de fer lorsque des gémissements l’interpellèrent.

Surprise, elle balaya d’un regard circulaire les fenêtres de l’imposante bâtisse. Les volets étaient cabanés[1], comme toujours en cette saison, la porte de service close. 

Elle pensa avoir rêvé, mais un nouveau râle s’éleva. 

Cette fois, un frisson la traversa. 

Le mois précédent, une affaire avait secoué les commerçants de la cité comtale. Un boucher avait été sauvagement agressé à son comptoir par quatre malandrins venus s’emparer de la recette. Depuis la fin de la guerre entre la France et l’Angleterre, quantité de routiers désœuvrés traversaient le comté. Les agresseurs du boucher avaient été pendus, mais d’autres erraient encore, le ventre creux.

Se pourrait-il qu’une nouvelle bande se soit attaquée à Gertrude et à son boulanger ? Que tous deux soient blessés, espérant secours ?  Les vauriens étaient-ils encore en la place ? Déjà loin ? 

Que faire ? se demanda Ameline, angoissée. Quérir de l’aide ? 

Elle fit quelques pas en direction du portail puis se ravisa en se souvenant que les plus proches voisins de Gertrude étaient âgés. Ils ne se déplaceraient pas, l’enverraient prévenir la maréchaussée au château comtal. Tout cela prendrait du temps, auquel il faudrait qu’elle ajoute celui de convaincre une escouade de sortir malgré la chaleur, sans preuve. 

Gertrude y survivrait-elle ? 

Ameline revint vers la bâtisse. Tendit l’oreille. Les gémissements continuaient. Une voix de femme.

Prenant son courage à deux mains, elle se précipita sur le tas de rondins destiné au four à pain. Elle choisit une bûche et s’en arma pour le cas où un vaurien serait resté à la traîne. Puis elle chercha l’origine des plaintes. Elles provenaient d’un soupirail qui éclairait la resserre de la boulangerie.

Impossible de voir à l’intérieur. Pour jauger de la situation et secourir son amie, il fallait qu’elle s’y rende. 

Gertrude avait pour habitude de dissimuler une clé de secours dans le socle d’une Madone, nichée dans le mur de façade. Ameline la récupéra puis déverrouilla la porte de service. Heureusement, elle connaissait bien les lieux. À droite, le passage menant à l’espace de vente et au fournil. À gauche, l’escalier desservant le sous-sol d’où s’échappaient des lamentations de plus en plus terribles. 

Tremblante malgré sa détermination, elle descendit. 

Elle était à mi-chemin quand la lueur d’une lanterne s’ajouta à celle du fenestron, dévoilant une vision partielle de la pièce, mais suffisante pour la convaincre qu’elle avait eu raison de se hâter. Dans le nuage de farine qui s’échappait des sacs renversés, les râles de Gertrude trahissaient une douleur intense. 

Ameline affermit sa prise sur le morceau de bois puis dévala les dernières marches. 

L’homme qui chevauchait Gertrude, lui arrachant cris et tentatives désespérées pour se dégager, tournait le dos à l’escalier. 

Ameline ne réfléchit pas davantage. Tout à son agression, il ne l’avait pas entendue arriver. Alors, levant son gourdin, elle le frappa de toutes ses forces. 

L’homme s’affala sur le côté, le nez dans la poussière, arrachant un soupir de soulagement à Ameline et un grognement de frustration à Gertrude, aussitôt redressée, la gorge délacée, les cheveux en bataille et l’œil furibond. 

— En voilà des manières, Ameline ! Au moment où j’allais jouir ! 

Ameline en resta si pantoise qu’elle lâcha son gourdin.



[1] Terme provençal : se dit de volets que l’on ferme à demi pour empêcher le soleil d’entrer.

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.