Mardi 21 avril 2026
5.
24 juin 1505
Baules de Kerbleiz
Sigilée flatta l’encolure de sa jument avec douceur tout en promenant son regard sur le miroir d’eau devant elle. Parfois, ce n’était qu’une fine chape blanchâtre de laquelle émergeaient des paquets de tiges brunes et des branches mortes. Ailleurs, la profondeur de la saline se devinait à sa teinte plus sombre, presque ambrée. Çà et là, filant entre les canaux que la marée devait recouvrir pour n’en faire plus qu’un étang, des pierres levées bordaient des passages herbeux sur lesquels se lisaient le pas et le groin des sangliers. Par endroits, ils permettaient à une charrette de circuler ; à d’autres, on ne s’y pouvait croiser, même à pied.
Tous conduisaient, sur la rive qui lui faisait face, à une tour ronde. Une construction solide qui avait défié le temps même si une brèche, large d’au moins trois ou quatre étendues de bras, en crevait la façade à hauteur du dernier étage. Le reste était intact, même la porte massive juchée au sommet d’un escalier. Un miracle. Ou le savoir-faire de maîtres maçons habitués à ces berges instables. La presqu’île de Rhuys comptait de nombreux phares et tours de guet qui avaient résisté à l’usure de tempêtes mémorables. Sigilée n’était pas certaine que ce serait toujours le cas. Selon son père, le mortier utilisé depuis quelques années était trop gras, moins solide. Le manoir en ruine, situé à une cinquantaine de pas de l’édifice, l’attestait. Murs et ardoises éboulés, porte rongée, bâillant sur un écheveau de lierre, volets arrachés, envahis par la mousse. Des fougères à hauteur d’homme et des arbres avaient poussé à l’intérieur du logis, ces derniers dépassant un faîte de pierre grise.
Pourtant, il n’émanait pas du lieu une sensation d’abandon ou d’oppression comme la réaction de Robinet le lui avait laissé imaginer. Sous l’éclaircie dont se parait la contrée depuis son départ de Calsac, l’ensemble semblait figé dans la contemplation de ces eaux qui prenaient vie à chaque changement de marée.
Elle devina même l’existence d’une source à la présence de bouquets d’iris jaunes clairsemés entre la tour et l’habitation écroulée. Et des touffes de mauves fleuries, de la même teinte que ses yeux.
Un sourire flotta sur son visage. Le lieu avait du charme, un charme désuet. Lorsqu’un canard s’envola, réveillé par sa monture qu’elle venait d’animer, elle comprit pourquoi René de Kerboullart avait demandé ce lieu en dot. Il était à son image à elle. Un mélange de nature sauvage, indomptée, de rugosité scintillante comme le devenait le sel séché sur le granit et de lumière particulière telle que son regard à elle en projetait sous l’effet de sa couleur inhabituelle.
Mais comment ? Comment cela aurait-il été possible ?
De nouveau, elle sentit son cœur s’embraser. Parlait-on d’elle dans la contrée ? Avait-il ouï ses mérites, sa singularité ? Au point de l’avoir aimée à travers ce lieu avant même de la rencontrer ?
Elle était ingénue en matière d’amour, mais ce qu’elle avait ressenti face à lui persistait avec tant de violence encore dans sa poitrine, dans ses membres, qu’elle ne pouvait douter d’avoir été guidée à lui, à ce lieu. Elle se surprit même un instant à remercier son père d’avoir écarté ses autres prétendants.
Car, à cet instant, elle en fut certaine. C’était à cet homme et à lui seul qu’elle se donnerait.
Elle fit tourner bride à sa jument. Elle en avait vu assez.
Emplie d’une émotion profonde, elle quitta les baules par le chemin qui l’y avait guidée. Dès demain, elle ferait porter un billet discret au capitaine de la garde du château de Suscinio.
Une seule phrase suffirait :
« Je sais où vous retrouver. »