Kessel

LES LIEUX D'UN ROMAN: NOCES DE CENDRES, Suscinio: René de Kerboullart

Mercredi 1er juillet 2026

Mes bien chers vous,

Il y a des noms que l’on trouve dans les archives et qui semblent d’abord n’être que cela : un nom, une date, une fonction.

Puis on les prononce à voix haute.

Et soudain, quelque chose se lève.

Pour Noces de Cendres, j’avais besoin d’un homme capable d’appartenir à Suscinio tout entier. Pas seulement à ses salles, à ses tours ou à ses courtines, mais aussi à ce qui l’entoure : les bois, les eaux, les étangs, les salines, les marais, les chemins humides où la brume se couche avant la nuit.

Un capitaine, oui.

Mais pas seulement un homme de garde et de murailles.

Un homme du seuil.

Celui qui veille entre le château et le monde sauvage.

Son nom m’attendait dans l’Histoire : René de Kerboullart.

Les archives nous apprennent qu’il fut nommé capitaine de Sucinio — l’ancien nom de Suscinio — le 28 novembre 1487, après la destitution de Guillaume Le Moyne. Et qu’il reçut en même temps la maîtrise des eaux et des forêts.

Avouez que, pour une romancière, il est difficile de rêver plus belle fonction.

Car être maître des eaux et des forêts de Rhuys, ce n’est pas seulement administrer un domaine. C’est connaître le bruit des sources, l’humeur des étangs, les chemins des chasseurs, les clairières où passent les bêtes, les lieux où l’on coupe le bois, où l’on pêche, où l’on exploite le sel. C’est surveiller un territoire qui respire, qui nourrit, qui cache, qui menace parfois.

Suscinio n’était pas seulement un château posé au bord de l’eau.

C’était un monde.

Un domaine de ducs, né dans la presqu’île de Rhuys, tout proche de l’océan, entouré d’étangs, de roselières, de bocage, de lagunes et de marais. Un lieu où l’on chassait, où l’on pêchait, où l’on produisait du sel. Un lieu de résidence et de pouvoir, mais aussi un lieu de nature, d’abondance et de mystère.

Et ce monde-là, René de Kerboullart devait le connaître autrement que par les registres. Un homme chargé des eaux et des forêts entend forcément ce que les cartes ne disent pas. Il connaît les passages oubliés, les noms que l’on donne aux landes, les histoires murmurées près des foyers, les peurs qui remontent quand la lune blanchit les marais.

C’est là que commence, déjà, le fil de la légende.

Car il se raconte encore, sur ces terres, une vieille histoire d’hommes-loups. Une histoire plus ancienne que les murailles actuelles, plus ancienne même que le château des ducs. Elle remonterait au Ve siècle. On ne la trouvera pas dans les archives, celle-là. Elle ne s’écrit pas. Elle se transmet autrement. Dans le creux de l’oreille. Dans les silences des anciens. Dans cette manière qu’ont certains lieux de ne jamais tout à fait oublier.

Je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui.

Ce sera pour une prochaine lettre.

Mais il me plaisait que René, maître des eaux et des forêts, soit précisément l’homme capable d’avoir entendu ces murmures avant nous. Non comme un savant, non comme un chroniqueur, mais comme un capitaine qui veille de nuit, qui traverse les bois, qui connaît les bêtes, et qui sait que certaines histoires survivent parce qu’elles portent en elles un reste de vérité.

Alors, lorsque j’ai rencontré René de Kerboullart, j’ai compris qu’il pouvait être bien davantage qu’un simple personnage masculin auprès de Sigilée.

Il pouvait devenir l’âme vigilante de Suscinio.

Celui qui connaît la pierre, mais écoute encore la forêt.

Celui qui porte l’épée, mais sait lire la trace d’un animal dans la boue.

Celui qui sert la duchesse Anne,

mais appartient peut-être plus profondément encore à cette terre de Rhuys, à ses eaux troubles, à ses bois anciens, à ses secrets.

Et puis il y avait la légende.

Car Suscinio, vous le savez désormais, ne se contente jamais d’être historique. Ses pierres gardent quelque chose de plus fragile, de plus tremblant. Elles retiennent les pas de ceux qui ont vécu là. Elles prolongent les voix. Elles inventent parfois, dans le silence, une autre manière de se souvenir.

On raconte ainsi qu’un petit fantôme hanterait le château.

Un enfant.

Un garçon joueur, facétieux, plutôt tendre qu’effrayant. Certains récits disent qu’il serait le fils d’un ancien capitaine de la garde. Il apparaîtrait lorsque le château se vide, lorsque les visiteurs sont partis, lorsque les salles retrouvent cette respiration particulière qu’ont les lieux trop longtemps habités.

Je ne pouvais pas ne pas m’arrêter devant cette légende.

Un enfant fantôme.

Un capitaine de la garde.

Un château qui fut résidence ducale, forteresse, domaine de chasse, monde d’eaux et de bois.

Et, dans les archives, ce nom : René de Kerboullart.

Bien sûr, l’Histoire ne dit pas que René fut le père de cet enfant-là. Elle ne nous autorise pas à l’affirmer. L’Histoire est souvent plus pudique que le roman. Elle donne une date, une charge, une trace. Puis elle se tait.

Mais le silence est parfois le plus bel espace laissé à l’imaginaire.

D’autant que René n’apparaît pas seulement comme un homme attaché à Suscinio. Sous la graphie voisine de Kerboulard, il aurait aussi été chargé de « prendre au terrouer de Guérande 1 000 ou 1 200 hommes ». La formule est rude, presque sèche, comme le sont souvent les archives militaires. Mais elle donne aussitôt une autre épaisseur au personnage. Nous ne sommes plus seulement devant un gardien de château. Nous sommes devant un homme capable de lever des hommes, d’organiser une force, d’agir dans les dernières secousses de l’indépendance bretonne.

Même si les graphies varient — Kerboulard, Kerboullart —, nous restons dans le même monde d’officiers bretons de la fin du XVe siècle. Un monde où les noms glissent d’un registre à l’autre, où les fidélités se paient cher, où la Bretagne lutte encore pour ne pas disparaître tout à fait dans le royaume de France.

Alors je n’ai pas voulu trahir l’archive.

Je l’ai écoutée.

J’ai gardé ce qu’elle me donnait : un capitaine nommé à Suscinio à la fin du XVe siècle, un homme lié aux eaux et aux forêts, un serviteur du domaine ducal au moment où la Bretagne traverse l’une des périodes les plus douloureuses de son histoire.

Et j’ai laissé les légendes venir poser sur lui leur ombre.

Celle du petit fantôme.

Celle, plus ancienne encore, des hommes-loups.

Dans Noces de Cendres, René de Kerboullart n’est donc pas seulement beau, courageux, loyal, secret.

Il est hanté.

Hanté par Suscinio.

Hanté par ce que les hommes taisent.

Hanté peut-être par un enfant que nul ne voit plus, sinon le château lui-même.

Hanté aussi par cette part sauvage du pays de Rhuys, où les eaux, les bois et les bêtes semblent parfois garder mémoire de ce que les hommes ont préféré oublier.

C’est là, je crois, que l’Histoire et le roman se rejoignent le mieux : non pas dans la certitude, mais dans la vibration. Dans cette émotion qui naît lorsque l’on comprend qu’un lieu n’est jamais seulement fait de pierres, mais de vies perdues, de fidélités anciennes, de blessures transmises, de noms presque effacés.

René de Kerboullart m’a offert tout cela.

Il m’a offert le capitaine dont j’avais besoin.

Un homme assez solide pour tenir une forteresse.

Assez sauvage pour connaître les bois.

Assez sensible pour entendre ce que les autres ne veulent plus entendre.

Et assez blessé pour que Sigilée puisse, en s’approchant de lui, découvrir que les plus beaux héros ne sont pas ceux qui n’ont jamais souffert, mais ceux qui continuent de veiller malgré leurs fantômes.

C’est peut-être cela, au fond, que Suscinio m’a soufflé depuis le début.

Sous ses tours restaurées, sous ses toits d’ardoise, sous ses reflets dans l’eau, le château garde encore une part d’enfance perdue.

Et dans cette part-là, entre la réalité d’un capitaine, la légende d’un petit garçon et le vieux murmure des hommes-loups, Noces de Cendres a trouvé l’un de ses battements les plus secrets.

La semaine prochaine, vous découvrirez comment Suscinio est lui aussi devenu un fantôme avant de renaître de ses cendres.

Belle semaine à tous.

Je vous embrasse.

Mireille


Et pour les curieux des sources 😉

René de Kerboullart apparaît dans les notices historiques consacrées à Suscinio comme nommé capitaine de Sucinio le 28 novembre 1487, après la destitution de Guillaume Le Moyne, avec attribution de la maîtrise des eaux et forêts.

La mention de René de Kerboulard chargé de « prendre au terrouer de Guérande 1 000 ou 1 200 hommes » est donnée dans une page historique sur Guérande, avec renvoi aux Archives de la Loire-Inférieure, B 11, folio 68. Elle est également cohérente avec les travaux universitaires sur le pays guérandais, qui évoquent une levée de 1 000 à 1 200 hommes confiée à Kerboullart et Jean Dureau.

Le château de Suscinio est aujourd’hui présenté par le Domaine officiel comme un lieu de plus de 800 ans d’histoire, lié aux ducs de Bretagne, à un environnement naturel sensible, aux marais et à la mémoire vivante du site. Le site touristique du Golfe du Morbihan rappelle aussi l’importance du domaine : résidence favorite des ducs, marais, anciennes salines, étangs d’eau douce et 65 hectares de chemins autour du château.

La légende du petit fantôme de Suscinio appartient, elle, aux traditions locales et aux récits touristiques : il est souvent présenté comme un enfant bienveillant, joueur, parfois dit fils d’un ancien capitaine de la garde.

Quant à la légende des hommes-loups du Ve siècle, je la laisse volontairement du côté de l’oralité : elle ne relève pas ici d’un document d’archive, mais d’une mémoire transmise, encore vive sur ces terres. C’est précisément ce qui la rend si précieuse pour le roman.

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.