Kessel

Les lieux d’un roman: Suscinio. Partie 2: Dans l’ombre d’Anne de Bretagne

Mardi 23 juin 2026

Mes bien chers vous,

La semaine dernière, nous avions quitté Suscinio en 1437, sur une image que j’aime infiniment : celle d’un charpentier.

Cette année-là, Jean V anoblissait Jean Le Dihoarz, de Surzur, pour ses qualités de maître d’œuvre et pour le travail accompli au château, notamment sur une tour récemment faite. Une belle manière de rappeler qu’un château ne tient pas seulement par la volonté des princes. Il tient aussi par les mains qui taillent, assemblent, couvrent et réparent.

À Suscinio, la pierre a toujours eu besoin du bois. Et l’Histoire, des artisans.

Après Jean V, le château demeure une résidence ducale importante.

Mais le cœur du pouvoir breton se déplace peu à peu. Nantes prend de l’ampleur, surtout sous François II, père d’Anne de Bretagne, qui y entreprend de grands travaux. Pendant ce temps, la petite Anne continue de séjourner régulièrement à Suscinio.

Le château reste vaste, riche, prestigieux, entouré de bois, d’eaux, de terres, de revenus, de droits. Il demeure un domaine utile autant qu’un lieu de mémoire. On y administre, on y perçoit, on y garde. On y enferme aussi parfois, car les documents de la fin du XVe siècle évoquent encore la présence d’un concierge, de fers, de prisonniers. Car ce qui est sûr, c’est qu’un château médiéval n’est jamais innocent. Il accueille, protège, impressionne et contraint.

Jusqu’à la grande déchirure bretonne.

François II meurt en septembre 1488. Anne n’a que onze ans. Elle hérite d’un duché souverain, mais menacé, convoité, pris dans l’étau des ambitions françaises. En novembre de cette même année, François II avait donné la seigneurie de Suscinio à Jean de Chalon, prince d’Orange, son neveu et allié. Quelques lignes dans un vieil ouvrage indiquent que François II  s’en serait débarrassé comme d’un bien ”encombrant”.

Pourquoi?

Suscinio rapporte. Ses terres, ses bois, ses étangs, ses droits, ses revenus en font une pièce importante de l’héritage ducal. Même sa forêt entre dans l’Histoire : en 1493, Charles VIII interdit d’en abattre les bois, dont le mauvais état lui a été signalé.

Ce détail nous ramène au paysage premier du château, à cette forêt qui avait fait de Suscinio une résidence de chasse et de déduit. Le château est de pierre, bien sûr, mais il vit par ce qui l’entoure : le bois pour bâtir et chauffer, les eaux pour pêcher, les terres pour nourrir, les marais pour saler et faire vivre.

Alors encore une fois, pourquoi s’en être “débarrasser”?

La mort de Jean de Chalon, le 8 avril 1502, change de nouveau le destin du château.

Suscinio ne revient pas à Anne sans résistance, car les Chalon entendent bien défendre leurs droits sur ce domaine précieux. Mais la duchesse décide de reprendre possession de cette part de son héritage.

Etrange, non?

Mais gardons cela pour plus tard…😉

Pendant ce temps, Anne est devenue reine.

En 1491, elle a épousé Charles VIII. La Bretagne entre dans une union personnelle avec la couronne de France, mais Anne n’oublie jamais qu’elle est duchesse. Après la mort de Charles VIII, en 1498, son second mariage avec Louis XII, en 1499, lui permet de retrouver une marge politique plus forte.

Elle est reine de France, oui. Mais elle demeure aussi duchesse de Bretagne, attachée à ses droits, à ses domaines, à son autonomie.

Et en 1505, Anne entreprend son grand voyage en Bretagne. On l’a parfois appelé Tro Breiz, même si le terme demande prudence. Le voyage a une dimension religieuse : Louis XII a été gravement malade, au point que sa mort a été redoutée, et Anne vient remercier les sanctuaires bretons après sa guérison.

Mais ce voyage est aussi profondément politique.

De juin à septembre, elle traverse son duché. Elle se montre, reçoit les hommages, rencontre les villes, les seigneurs, les officiers, les évêques. Elle n’est pas seulement une reine visitant une province. Elle est une duchesse revenant parmi les siens.

Car Anne, en 1505, n’est pas une figure décorative. Elle a vingt-huit ans. Elle a déjà été deux fois reine, deux fois mariée, deux fois confrontée aux exigences de la France. Elle a perdu des enfants. Elle porte en elle une Bretagne qu’elle sait fragile.

Vannes est une étape majeure de cette traversée. Ville ancienne, prestigieuse, liée aux ducs et aux évêques, elle accueille Anne dans toute la solennité due à son rang. Et non loin de là, dans la presqu’île de Rhuys, Suscinio l’attend.

Cette fois, les comptes du château parlent.

Ils ne racontent pas les émotions, ni les regards, ni la lumière sur les douves. Ils disent ce qu’il faut payer, réparer, transporter, préparer. Et c’est déjà beaucoup.

Pour recevoir Anne, on remet le château en état. On le meuble. On prévoit les vivres nécessaires à la reine et à sa suite. On répare les toitures, le pont-dormant On change même des fenêtres.

Les fenêtres.

J’aime ce détail plus que tout.

Avant la venue d’Anne, on ouvre le château à la lumière. On répare ce par quoi le jour entre. On prépare ce par quoi la duchesse verra les eaux, les marais, les courtines, les bois, peut-être la mer au loin. Suscinio, pour une nuit au moins, doit redevenir ce qu’il fut : une résidence ducale.

On imagine les jours précédents.

Dans la cour, les hommes s’affairent. Les charpentiers vérifient les huisseries. Les menuisiers ajustent les battants. Les serviteurs battent les tapis, dressent les lits, transportent les coffres, préparent la vaisselle, rallument les cheminées. Les cuisines reprennent souffle. Il faut du pain, du vin, de la viande, du poisson, des produits des terres et des eaux voisines. Il faut loger les dames, les officiers, les serviteurs, les chevaux, les gens d’armes.

Un château qui reçoit une reine devient une ruche.

Puis Anne arrive.

Une nuit seulement, dit-on.

Mais quelle nuit!

Suscinio s’illumine. Les douves reflètent les torches. La cour résonne de sabots, de voix, d’ordres murmurés. Les fenêtres neuves retiennent la clarté des chandelles. On vérifie l’eau, le feu, les accès, les pièces de retrait, tout ce qui permet à une reine et duchesse de retrouver le confort d’une véritable maison ducale.

Et quel confort! Car, vous n’allez pas le croire, Suscinio possédait des étuves.

Dans l’imaginaire, on réduit souvent le château médiéval à la pierre froide, aux salles sombres, aux armes, aux gardes, aux courants d’air. Suscinio raconte autre chose. Dans le logis ducal, les appartements réservés au duc disposaient d’un véritable espace de bain de vapeur, associé aux latrines et pensé pour le confort du corps autant que pour le prestige de la demeure.

Ces étuves formaient un aménagement spécifique, chauffé, organisé, presque luxueux. Un lieu où autrefois l’on venait transpirer, se délasser, se purifier, loin du tumulte de la cour et des obligations du pouvoir. On y sentait sans doute le bois chaud, l’eau, la pierre humide, peut-être quelques herbes odorantes jetées pour adoucir la vapeur.

Ce détail change tout.

Il rappelle que Suscinio n’était pas seulement une forteresse ou un domaine administratif. C’était aussi, une résidence capable d’offrir aux ducs un raffinement rare pour l’époque.

Anne de Bretagne ne vient pas seulement dormir dans une résidence ancienne. Elle reprend possession, par sa présence même, d’un morceau de Bretagne.

Un morceau de terre Bretonne que son père a voulu oublier.

Pour ce qui s’y cache? 🧐

En tout cas, c’est ici que le roman peut doucement s’approcher. Les archives nous disent qu’Anne est venue. Elles nous disent qu’on a préparé Suscinio pour elle. Elles nous disent qu’on a réparé, meublé, nourri, accueilli.

Elles ne disent pas ce qu’elle a pensé en franchissant le pont. Elles ne disent pas si elle s’est arrêtée devant les douves, si elle a regardé les marais, si elle a demandé des nouvelles des hommes qui servaient le château. Elles ne disent pas si, ce soir-là, Suscinio lui a paru fidèle, blessé, changé, ou miraculeusement intact.

Mais j’aime écouter le silence laissé entre les lignes. Sans contredire l’archive. Sans la forcer.

J’aime m’approcher seulement de ce blanc où peuvent entrer une robe dans une cour, un capitaine qui veille, une fenêtre ouverte sur une légende dont nous parlerons bientôt, et des noces dont l’Histoire n’a gardé qu'un fragment.

Suscinio cesse dès lors de devenir pour moi le château des premiers ducs, des chasses, des pavements, des tours, des artisans et des archives. Il devient le lieu où Anne de Bretagne s’est arrêtée alors qu’elle n’avait, dans cette tournée de ses territoires, tournée à l’emploi du temps éminemment chargé, “rien à y faire”.

Dans Noces de Cendres, il m’a suffi de suivre ses pas. Et les glissements furtifs de la lune dans le marais.

La semaine prochaine, nous poursuivrons notre visite. En allant à la rencontre de René de Kerboullart, ce capitaine dont l'histoire n'a pas simplement conservé le nom sur un traité....

Je vous embrasse avec toute la chaleur de ce début d'été.

Prenez soin de vous, avec des tisanes fraiches et un bon roman à déguster.

Mireille

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.