Mercredi 17 juin
Mes bien chers vous,
J’écris, j’écris, j’écris, mais je lis aussi, de tout, passionnément et vous le savez quand j’ai des coups de coeur, j’aime vous les partager.
Trois livres, ce mois-ci, m’ont tenu en haleine en plus des incontournables de la ligue de l’imaginaire.
Ces trois romans ont en commun d’explorer la peur, le secret, la mémoire et cette part d’ombre que les romans savent parfois mieux éclairer que la lumière.
Ils m’ont embarqués, chacun pour une raison différente : l’un pour son trouble psychologique, l’autre pour son imaginaire vénéneux, le dernier pour sa noirceur historique.
Alors place au suspense:
Il y a des maisons dont on ne revient jamais tout à fait.
Celle de Roz Watkins porte bien son nom : La Maison Rouge. Rouge comme le sang versé autrefois. Rouge comme la mémoire traumatique. Rouge comme ces lieux où l’enfance s’est fracassée et qui continuent, des années plus tard, à réclamer leur vérité.
Ève s’appelait Célestine lorsqu’elle avait cinq ans. Elle est la petite fille qui a survécu au massacre de sa famille. Celle qui a désigné son propre frère, Joseph, comme assassin. Depuis, vingt ans ont passé. Joseph est dans le coma. Ève a changé de nom, tenté de se reconstruire, de vivre à l’écart, de devenir quelqu’un d’autre.
Mais peut-on vraiment se débarrasser d’une maison qui vous a vue naître à la terreur ?
Ce qui m’a particulièrement touchée dans ce thriller, c’est la faille de son héroïne. Ève souffre de prosopagnosie : elle ne reconnaît pas les visages. Dès lors, tout vacille. Ce qu’elle a vu enfant, l’a-t-elle vraiment vu ? Celui qu’elle a accusé était-il bien son frère ? Et si la certitude fondatrice de toute sa vie reposait sur une erreur ?
J’ai beaucoup aimé cette manière de faire de la fragilité d’Ève non pas un simple ressort d’intrigue, mais le cœur même du roman. Sa difficulté à reconnaître les autres devient aussi une difficulté à reconnaître la vérité. Le doute ne vient pas seulement de l’extérieur, des secrets de famille ou des mensonges possibles : il naît en elle, dans son propre regard, dans sa mémoire, dans cette impossibilité terrible de faire confiance à ce qu’elle croit savoir.
Et c’est là que La Maison Rouge devient plus qu’un thriller efficace. On le lit bien sûr pour comprendre ce qui s’est réellement passé, pour savoir qui ment, qui se cache, qui a survécu à quoi. Mais on le poursuit surtout pour Ève, pour cette femme blessée qui tente d’avancer dans un monde où chaque visage peut en dissimuler un autre.
L’atmosphère du roman est l’un de ses grands charmes noirs : une maison lourde de secrets, presque vivante, des murs qui semblent avoir retenu l’empreinte du drame, une tension qui ne surgit pas d’un coup mais s’installe, page après page, jusqu’à rendre le passé dangereusement présent.
J’aime les thrillers qui ne se contentent pas de demander : qui a tué ? mais plutôt : à quoi peut-on encore croire quand le souvenir lui-même devient suspect ?
Celui-ci appartient à cette famille-là.
Pour celles et ceux qui aiment les secrets de famille, les héroïnes vulnérables mais tenaces, les maisons hantées par le réel plutôt que par les fantômes, La Maison Rouge est une très belle proposition de lecture.
Un roman à ouvrir pour son mystère.
À poursuivre pour son héroïne.
Et à refermer avec ce doute persistant : nos souvenirs nous protègent-ils, ou nous trahissent-ils ?
Avec Serge Brussolo, il faut accepter d’entrer dans un univers qui n’appartient qu’à lui.
On croit parfois ouvrir une intrigue, une quête, un mystère presque classique. Et puis, très vite, quelque chose se dérègle. Le réel se fissure. Les images deviennent plus étranges, plus poisseuses, plus inquiétantes. La logique du monde bascule dans une logique de cauchemar.
La Nuit du venin, ressorti chez H&O dans une très belle édition collector reliée, fait partie de ces romans que l’on ne lit pas seulement pour connaître la fin. On les lit pour l’étrange empreinte qu’ils déposent en nous.
L’histoire commence par une recherche presque musicale : une jeune femme part sur les traces de la partition d’un opéra maudit, lié à une ancienne cantatrice soupçonnée de compromission avec le IIIᵉ Reich. Mais, chez Brussolo, une enquête n’est jamais seulement une enquête. C’est une descente. Une contamination progressive. Une manière d’entrer dans un lieu qui se referme derrière vous.
Ici, ce lieu est une île privée, un domaine coupé du monde, une maison-château où le passé n’a pas seulement laissé des traces : il semble avoir muté. La cantatrice y vivait masquée, le visage dissimulé sous de la porcelaine. Autour d’elle, des survivants taisent l’essentiel. Une bibliothèque conserve des livres aux pages blanches. Et très vite, la question n’est plus seulement de savoir ce qui s’est passé, mais ce qui habite encore là.
J’ai retrouvé dans ce roman tout ce que j’aime chez Brussolo : cette imagination noire, baroque, presque toxique, qui ne cherche jamais à être aimable. Il y a chez lui une liberté d’invention assez rare. Il ose les visions dérangeantes, les atmosphères malades, les images qui semblent sorties d’un rêve fiévreux. On peut être bousculé, parfois désorienté, mais c’est précisément ce qui fait la puissance de cette lecture.
La Nuit du venin ne polit pas ses cauchemars. Il leur garde leur matière brute, leur excès, leur étrangeté. Et j’avoue que c’est ce qui m’a plu. J’aime les romans qui prennent le risque d’un imaginaire total, qui ne cherchent pas à rentrer sagement dans une case, qui préfèrent laisser une trace plutôt que séduire proprement.
On y retrouve cette manière très brussolienne de transformer un secret en piège mental, un décor en organisme vivant, une enquête en venin lent. Les lieux ne sont jamais neutres. Les objets non plus. Tout semble contaminé par le passé, par la peur, par une forme de folie qui ne dit pas son nom.
Ce n’est pas un roman de confort. C’est un livre pour celles et ceux qui aiment les atmosphères sombres, les récits baroques, les secrets enfouis, les héroïnes projetées dans des labyrinthes où l’art, la guerre, la mémoire et le fantastique se mêlent jusqu’à devenir indissociables.
Un livre à ouvrir comme on soulèverait le couvercle d’une boîte ancienne.
Avec curiosité.
Avec prudence.
Et avec cette délicieuse inquiétude de ne pas savoir ce qui, au fond, va nous regarder en retour.
Avec un titre pareil, on pourrait croire entrer dans un roman de vampire au sens classique du terme : cape noire, crocs luisants, nuit romantique et créature surgie des brumes.
Il n’en est rien.
Le Vampire du Montparnasse, de Paul Eckerman, publié chez Dark Side dans la collection D’après une histoire vraie, est bien plus inquiétant qu’un simple récit fantastique. Parce que le vampire, ici, n’a rien de surnaturel. Il appartient à l’Histoire. À la boue des rues. Aux archives judiciaires. Aux cimetières de Paris.
Nous sommes en 1848. La capitale tremble. La Révolution secoue les rues, la monarchie vacille, l’incertitude est partout. Et, dans les cimetières, une autre peur commence à courir. Des tombes sont profanées. Des corps sont exhumés, mutilés, souillés. Très vite, la presse s’empare de l’affaire. La rumeur grossit. Le monstre reçoit un nom : le Vampire du Montparnasse.
Ce que j’ai énormément aimé dans ce livre, c’est qu’il ne se contente pas d’exploiter l’horreur du fait divers. Il l’inscrit dans une époque, dans une société, dans une manière encore balbutiante de penser le crime et la folie. On sent un Paris inquiet, poisseux, traversé par la peur, mais aussi par la curiosité morbide d’une presse avide de sensationnel.
Au centre du récit, l’inspecteur Charles Arburu tente de comprendre ce que son siècle ne sait pas encore nommer. Car nous sommes aux premiers pas de ce qui deviendra plus tard la psychiatrie criminelle. La justice tâtonne. La médecine hésite. La société, elle, préfère souvent transformer l’inexplicable en monstre. Appeler “vampire” ce qu’elle ne peut pas encore regarder comme une pathologie, une pulsion, une déviance humaine.
Et c’est là que le roman devient vraiment troublant.
Le vampire, ici, n’est pas une créature de légende. Il est un homme. Terriblement humain. Voilà ce qui dérange. Voilà ce qui fascine aussi.
J’aime les romans historiques qui ne se servent pas de l’Histoire comme d’un simple décor, mais comme d’une matière vivante. Ici, le Paris de 1848 existe vraiment : dans ses peurs, ses journaux, ses cimetières, ses rues, sa justice, ses croyances encore mêlées de superstition et de science naissante. Le livre a cette noirceur documentaire que j’aime beaucoup, cette impression de descendre dans une archive interdite, d’y entendre encore respirer une époque.
Il faut le savoir : Le Vampire du Montparnasse n’est pas une lecture anodine. Le sujet est rude. Les scènes liées aux profanations et aux corps peuvent heurter. Mais la noirceur n’y est pas gratuite. Elle sert une réflexion plus vaste sur la part obscure de l’être humain, sur la naissance du regard criminologique, sur ce moment vertigineux où la société cesse peu à peu de voir seulement un démon pour commencer à interroger un esprit malade.
C’est un livre pour celles et ceux qui aiment les romans historiques sombres, les faits divers anciens, les enquêtes atypiques, les atmosphères gothiques et les récits où le passé ne dort jamais vraiment.
Un livre à ouvrir comme on descendrait dans une cave d’archives.
Avec prudence.
Avec fascination.
Et avec cette question qui glace toujours davantage que les monstres de légende :
que fait-on lorsque l’horreur a un visage humain ?
Voilà donc mes trois propositions de lecture noire :
La Maison Rouge, pour le trouble psychologique et les secrets de famille.
La Nuit du venin, pour l’imaginaire baroque et vénéneux de Brussolo.
Le Vampire du Montparnasse, pour la plongée historique dans une affaire aussi fascinante que dérangeante.
Trois livres très différents, mais trois lectures qui m’ont happée chacune à leur manière. Et parfois, c’est exactement ce que l’on demande à un roman : nous prendre par la main, nous entraîner dans l’ombre, puis nous laisser revenir à la lumière avec un frisson de plus.
Auteurs moins connus ou oubliés, ils n’en demeurent pas moins des pépites que je vous invite à découvrir et à partager. Car vous le savez, le talent ne suffit pas à faire le succès d’un roman, il faut que l’on en parle pour que les libraires le maintiennent sur les tables ou aient envie de le mettre en avant.
Je compte sur vous?
Et surtout, surtout, je vous embrasse
Mireille.