Mardi 5 mai 2026
7.
24 juin 1505
Palais épiscopal de Vannes
La grande salle dans laquelle siégeait la duchesse devenue reine de France offrait un mélange saisissant de solennité et de rudesse bretonne. De hautes poutres de chêne, sombres et massives, couraient au plafond comme sur les flancs renversés d’un navire. Des écus armoriés, hermines dressées, croix pattées, lions d’or ponctuaient la charpente, vestiges silencieux des ducs qui avaient si souvent tenu là leurs audiences. Les murs, épais comme des remparts, d’un côté étaient tapissés de grandes tentures aux couleurs du duché, et de l’autre laissés nus, dévoilant la pierre blonde alourdie de siècles d’histoires et de prières. Entre deux colonnes, des verrières hautes et étroites dispensaient une lumière pâle, presque marine, qui sculptait les visages et luisait sur les brocarts des conseillers de la reine.
Selon ses habitudes, Anne de Bretagne les avait convoqués à l’aube autour d’une longue table encombrée de parchemins, de sceaux et d’encriers. Mais, une fois de plus, le jour s’achevait sur une mosaïque de décisions en suspens. Rien ne semblait vouloir se résoudre jamais sur ce territoire de salines et de marais.
Elle laissa son regard clair se perdre au fond de la salle, sur les langues ardentes qui ne réchauffaient que les pierres du large foyer. L’humidité persistante du port de Vannes rongeait le bas des murs, les dalles irrégulières du sol. Elle la sentait, jusque sous sa haute coiffe à liseré d’argent, poisser ses cheveux châtains. Songea à celle, putride, qui avait peu à peu gangrené le château de Suscinio. L’espace d’un instant, elle se demanda si, malgré les travaux somptueux qu’elle avait fait exécuter à Vannes, le palais de l’Hermine comme celui-ci ne finiraient pas eux aussi par respirer la vieillesse et l’oubli.
Elle frissonna dans sa robe de velours brodé d’or, dont la traîne, relevée pour la séance, dessinait sur l’accoudoir de sa chaire un pli majestueux. Se concentra de nouveau sur les termes d’un accord débattu depuis des heures entre deux riverains. Le premier voulait droit de passage, le second une somme insolente en guise de dédommagement. Les deux hommes avaient besoin l’un de l’autre pourtant face à des terres menacées d’ensablement.
Elle se sentit lasse. Lasse de n’être entourée que d’hommes âgés déjà, avides de pouvoir et de privilèges, trop prompts à se quereller pour une dîme ou une juridiction quand le destin de la Bretagne était entre ses jeunes mains.
Quand elle mesurait chaque jour le poids de son destin.
Elle fit glisser ses doigts sur la table d’assemblée pour réclamer le silence.
— Le débat est clos, trancha- t‑elle sans hausser la voix. Trouvez un arrangement avant demain et hors de cette pièce ou je retire vos baules des domaines sauniers du duché. Je n’ai que faire de terres qui ne rapportent rien, sinon une guerre entre voisins.
Ses mots tombèrent comme une lame. Les conseillers inclinèrent la tête, les deux concernés, brusquement solidaires, échangèrent un regard inquiet.
Elle allait évacuer de même l’épineuse requête des moines de Saint-Gildas concernant le renforcement des clôtures autour des prés quand le grand maître de son hôtel s’approcha pour lui présenter un petit plateau d’argent recouvert d’un linge blanc. Elle souleva le coin du tissu, pâlit. L’instant suivant, ayant reçu consigne à l’oreille, il repartait, chargé de la même manière.
Maîtresse d’elle-même, du moins en apparence, Anne de Bretagne reporta sur ses conseillers, intrigués, ce sourire qui partout la désignait comme l’une des femmes les plus belles et altières du royaume. S’ils espéraient qu’elle se livrerait, ils se trompaient. Il était des sujets qu’elle ne pouvait partager qu’avec un seul homme, celui qui venait de s’annoncer par son anneau. Or, si cet homme envoyait l’un de ses valets, ce ne pouvait signifier qu’une chose.
Cela ne se passait pas comme il l’avait prévu.
— Que la nuit vous porte conseil, messires, annonça-t‑elle en se levant pour mettre fin à la séance.
Droite et digne, gardant son mystère, elle marcha jusqu’à la porte sous leur respectueux salut. Ses pas glissèrent tout aussi silencieusement sur les dalles du couloir. Mais la tension qu’elle avait contenue dans la salle d’assemblée obstrua sa gorge, comme une main invisible refermée sur sa respiration. Comme chaque fois qu’il était question de lui. Au point que, lorsqu’une tenture bougea au gré d’un souffle d’air venu des meurtrières, elle sursauta en avalant un petit cri.
Elle se sentit stupide. Elle était en sécurité ici. Ce château, ces murs, ces pierres, elle en connaissait chaque recoin. Elle y venait depuis sa plus tendre enfance, portée, soutenue et protégée par l’ombre des illustres ducs. Le dernier avait été son père, François II, qui avait lutté jusqu’à l’agonie pour préserver l’indépendance de la Bretagne. Il n’y avait eu que des hommes fiers, courageux parmi ses ancêtres. Y compris Jean V.
Elle était de leur trempe.
Pourtant, un frémissement parcourut sa nuque. Le duc de Bretagne n’avait pas doté Malo du Quiricec des Baules de Kerbleiz pour service rendu, comme l’histoire le retenait, il les lui avait cédées sur sa demande. Parce que Malo du Quiricec était persuadé qu’il pourrait en vaincre la malédiction. Il s’était trompé. Au point que peu à peu Jean V avait laissé Suscinio le superbe s’affadir, vieillir et devenir impropre à recevoir la cour. Au point qu’à la mort de Malo du Quiricec il avait abandonné au diable une terre autrefois sacrée.
Anne de Bretagne aurait voulu, comme son père avant elle, se tenir éloignée de Kerbleiz. Mais René de Kerboullart s’était présenté à elle. Et son aveu avait tout changé.
Elle pénétra dans son boudoir. Le plateau y avait été déposé, sur son ordre, par le grand maître de son hôtel. Ce dernier n’allait pas tarder à revenir avec le messager. Elle souleva le tissu, fit rouler l’anneau au creux de sa paume. Cet anneau qu’elle avait elle-même offert à Kerboullart.
— Je débarrasserai vos terres des garous, lui avait-il dit début juin à Nantes. J’en connais la manière. Et ce fardeau m’appartient.
Ce jour-là, en plus de sa double charge de capitaine de la garde du château de Suscinio et de maître des eaux et des forêts, René de Kerboullart avait gagné son respect.
Malgré la terreur qu’il lui inspirait.
Un coup léger retentit dans le silence de la pièce close.
Elle recomposa son visage, prit une longue inspiration.
— Entrez.
La porte s’ouvrit.
Le saunier, trempé de pluie, se glissa à l’intérieur.
— Pour vous. De la part de mon maître, dit-il en lui remettant le billet cacheté, laissant jaillir de sa manche une touffe de poils drus.
Des poils longs, aussi noirs que l’encre avec laquelle René de Kerboullart avait rédigé sa requête.