Mardi 12 mai 2026
8.
25 juin 1505
Baules de Kerbleiz
Robinet lui avait rapporté que René de Kerboullart avait lu son message en souriant.
— Chuuutttt… secret…, avait insisté le palefrenier en rougissant sous l’effet du baiser affectueux et sonore qu’elle avait plaqué sur sa joue.
Sigilée l’avait abandonné à sa tâche coutumière, joviale, mais surtout rassurée. Robinet ne parlerait pas de la mission qu’elle lui avait confiée. Il était trop fier de l’avoir menée à bien. Trop fier de l’avoir aidée. Probablement parce qu’il ignorait qu’elle avait négligé son avertissement, qu’elle s’était déjà rendue à Kerbleiz et comptait y retourner. Elle avait essayé de comprendre ce qui l’effrayait dans ce lieu. Mais à sa question il avait offert la même réponse : un repli sur lui-même, un regard vide et cette litanie :
— Pas y… aller… Faut… pas y… aller…
Hors de question évidemment de se renseigner auprès de quelqu’un d’autre sans risquer, par une indiscrétion, d’éveiller les soupçons de son père. D’autant plus que, depuis la visite de René de Kerboullart, le seigneur de Calsac restait taciturne.
Sigilée avait fini par comprendre que, s’il s’en voulait probablement de sa réaction trop vive, sa discussion avec le capitaine de la garde du château de Suscinio n’était pas seule en cause. Dédaignant les salines alors que depuis son veuvage il y passait ses journées, il s’était installé devant l’âtre, lui recommandant de ne pas trop s’approcher de la côte quand elle lui avait fait part de son désir d’air frais. Avec la pleine lune, vents et marées durcissaient, battant les roches avec une violence qui désarçonnait parfois les cavaliers, lui avait-il rappelé sans la regarder.
Quand elle avait quitté la pièce, il était de nouveau absorbé par la lecture du calepin à la couverture d’un écarlate profond, presque noir. Avec le même pli soucieux entre ses yeux cernés.
Interrogée, Douelle s’était signée puis, d’un ton autoritaire qui lui seyait peu, avait grommelé :
— Ce ne sont ni tes affaires ni les miennes.
Un mystère de plus que Sigilée s’était promis d’élucider.
Pour l’heure, ce qui bouleversait son ventre et son cœur tenait en cette silhouette adossée avec la même nonchalante élégance contre la tour de Kerbleiz, de l’autre côté d’un étang. Le paysage avait changé sous l’afflux de la marée. Et malgré son impatience et ces émotions qui la voyaient s’embraser puis se glacer tour à tour, elle percevait de nouveau la beauté sauvage, presque intemporelle, de ce lieu.
Elle s’étonna donc lorsque sa jument, brusquement, se cabra et refusa de continuer sur l’étroit sentier balisé par des pierres. De part et d’autre le marais, gonflé, ondoyait sous le vent de traîne des pluies de la veille. Craignant que la peur de sa monture ne l’y précipite, elle préféra en descendre et terminer à pied.
René de Kerboullart la regarda venir à lui par ce passage à fleur d’eau, un sourire étrange aux lèvres, sans bouger. Comme s’il voulait être certain qu’elle avait bien mesuré son audace et l’inconvenance de sa démarche. Augmentant son trouble de ce sentiment licencieux : elle n’avançait pas seulement sur les sentiers inconnus de ses émotions ou de cet endroit, mais sur ceux de l’indécence. Une indécence que Dieu lui-même réprouvait.
Elle blêmit.
Que pensait-il d’elle en cet instant ? Qu’elle valait encore son désir de l’épouser ? ou à peine le prix d’une catin ?
Elle faillit rebrousser chemin.
À cet instant, il lui tendit la main.