LES PERSONNAGES D'UN ROMAN: Les truculentes aventures d'Ameline Petitbon. 4/Les personnages secondaires.

Mardi 3 Novembre 2026

Mes bien chers vous,

Je vous avais promis la semaine dernière une jolie galerie de portraits. Et surtout celui d’une guérisseuse pas piquée des vers, comme on dit chez moi : Annie Souche.

Je vous avais également confié pourquoi ce nom comptait tant pour moi : le 27 octobre, ma maman aurait eu 85 ans.

Alors aujourd’hui, partons la retrouver.

Et pour cela, il faut d’abord quitter Aix.

Au pied de la Sainte-Victoire

Imaginez la montagne. Pas celle des cartes postales ou des tableaux de Cézanne. Une Sainte-Victoire encore sauvage, minérale, écrasée de soleil en ce mois d’août 1476. À son pied, une simple cabane de berger. Des murs de moellons. Un toit de tuiles. Et surtout un immense platane dont les branches dispensent assez d’ombre pour qu’une trentaine de personnes puissent patienter dessous sans cuire sur place.

Car devant chez Annie Souche, on attend son tour.

Et cette fois, mes bien chers vous, je dois vous faire un aveu: Je n’ai presque rien inventé.

La guérisseuse que vous rencontrez dans le roman, c’est vraiment ma mère.

Sa façon de parler. Son caractère. Sa manière de recevoir et de soigner. Son absence totale de révérence devant les titres, les puissants ou les conventions. Cette faculté aussi de vous regarder comme si elle voyait déjà ce que vous n’aviez pas encore compris vous-même.

Et même ce qui vous semblera probablement le plus extravagant dans son portrait vient de la réalité. Dans le roman, on raconte qu’Annie aurait été frappée trois fois par la foudre.

Eh bien… ma mère l’a réellement été. Trois fois. Oui, oui. Trois. 

Je sais ce que vous êtes en train de penser. Si j’avais inventé cela, mon éditrice m’aurait probablement écrit dans la marge : « Mireille, tout de même… »

Mais non. Cette fois, la réalité s’était chargée toute seule de dépasser la romancière.

Alors lorsque, dans le roman, les uns s’interrogent sur les faveurs qu’un ciel aussi obstiné aurait pu lui accorder tandis que les autres hésitent entre Dieu et le diable, je n’ai fait que pousser un peu plus loin une réalité déjà extraordinaire.

Quant à savoir d’où venait réellement le talent de ma mère… je vous laisse trancher. 😉

Moi, je savais seulement ce que j’avais vu. Des gens venaient parfois de très loin jusqu’à sa maison de Martigues pour qu’elle les soigne. Et elle les recevait. Sans cérémonie. Sans grands discours. Avec ses mains, ses connaissances, son instinct et ce caractère qui ne s’embarrassait guère de précautions oratoires.

C’est ainsi que je l’ai transportée cinq siècles plus tôt : ronde, énergique, le cheveu brun piqueté d’argent, l’œil pétillant.

Dans le roman, sa réputation attire une véritable file d’attente devant sa cabane. Elle ne réclame rien : chacun laisse ce qu’il peut. Des œufs, quelques plantes, du gibier, un coup de main pour son linge ou sa maison.

Roi ou mendiant ? Même combat. Même corps humain. Même douleur.

À l’intérieur, la longue table sert aussi bien aux repas qu’aux soins. Les mortiers côtoient les pots de terre. Les plantes sèchent. Les décoctions chauffent. Le girofle et les simples emplissent l’air. Dehors, les enfants rient. Une brebis bêle. Un homme peste parce que son tour ne vient pas assez vite.

Et Annie ouvre brusquement la porte :

— Allez, hop ! Suivant !

Cette voix-là aussi, je la connais.

Pour une fois, je n’ai donc pas construit un personnage avec des recherches, des archives ou des fragments glanés ici et là. J’ai simplement ouvert un tiroir de ma mémoire. Et parce qu’elle m’avait conté cette histoire en son temps, j’ai laissé ma mère y tenir sa place.

Redescendons maintenant vers Aix…

Retrouvons les ruelles brûlantes, la pierre, les volets tirés contre le cagnard. Et suivons Ameline jusqu’à l’une de ses haltes préférées. Une enseigne de fer forgé annonce : « Aux miches gourmandes ».

Avec un nom pareil, convenez qu’il serait dommage de passer son chemin.

C’est la boulangerie de Gertrude Calipo.

Devant, la boutique. Derrière, tout un petit monde.

Une cour intérieure. Un puits. Un arbre dont l’ombre devient une bénédiction en plein mois d’août. Des rondins empilés pour alimenter le four. Une resserre. La mule pour transporter les paniers chargés de pain croustillant sur les marchés.

Après la fumée et les épices de Jean, voici donc le levain, le bois, le pain chaud… et la farine.

Partout.

Gertrude

Ah, Gertrude…

Veuve à seulement vingt-deux ans ! 

Courte sur jambes, les cheveux de jais, le regard de braise et les formes opulentes. Une Provençale comme je les aime. 😂 Elle rit fort. Parle librement. S’embarrasse peu des conventions et dirige sa maison comme ses affaires ou ses nombreux amants.

Mais je ne vais surtout pas trop vous la raconter. Ce serait lui enlever son charme.

Disons simplement qu’elle n’est jamais tout à fait là où vous croyez l’avoir rangée.

Pour Ameline, elle est une bouffée d’air frais. Imaginez! Une femme indépendante, spontanée, qui lui montre une manière d’exister qu’elle connaît encore mal. Et qui l’invite à goûter des saveurs que Jean ne sait pas cuisiner.

Car voyez-vous, chez Gertrude, il y a un boulanger.

Forcément.

Bertrand

Jeune. Joli garçon. Et il aime son métier. Voilà déjà trois excellentes raisons pour qu’une romancière le remarque. Ajoutez-lui des manches retroussées, des avant-bras saupoudrés de farine, quelques heures passées devant un pétrin… Vous voyez le problème. 😂

Bertrand travaille. Il plonge les mains dans la pâte, la frappe, la replie, la façonne, enfourne ses petits pains pendant que la chaleur du four gagne l’arrière-salle. Et il ne demanderait pas mieux que d’apprendre à Ameline à faire monter le levain, voire même à manier le pétrin…

Mais n’allons pas trop vite en besogne. Car ne l’oublions pas, Ameline aime Jean avec un coeur grand comme une calebasse! Tout ce qu’elle demande, c’est un moyen pour que son mari n’enfourne plus seulement des volailles…

Plus loin dans Aix, une autre femme travaille

Marguerite Bonnot.

La mère d’Ameline.

Elle coud. Et elle coud suffisamment bien pour que son talent lui ouvre peu à peu des portes beaucoup plus prestigieuses que celle de son atelier. Sa clientèle finit par atteindre l’entourage du roi et les artistes qui fréquentent sa cour.

Alors changeons encore une fois d’atmosphère. Après les simples d’Annie. Les épices de Jean. Le pain de Gertrude et Bertrand. Voici les étoffes. Du lin, de la laine, des draps, des tissus plus précieux pour ceux qui peuvent les payer. Des fils, des aiguilles, des ciseaux. On reprend une manche. On ajuste un pourpoint. On choisit une couleur.

Et surtout… on parle. Beaucoup.

Je me suis souvent demandé quel métier permettait le mieux de connaître les secrets d’une ville. Aubergiste ? Confesseur ? Guérisseuse ? Couturière ? La compétition serait rude.

Essayez donc de conserver toute votre réserve lorsqu’une femme est occupée à mesurer votre tour de taille. 😂

Un atelier comme celui de Marguerite devient forcément un lieu de circulation. Des modes. Des nouvelles. Des rumeurs. Des gens. Et, par eux, du palais jusqu’aux quartiers d’artisans, Aix entière finit par tenir dans quelques pièces d’étoffe.

Et puisque nous voilà près du palais…

Allons retrouver Georges Trubert.

Quarante-cinq ans. Une crinière rousse. Des vêtements aussi colorés que ce qu’il peint. Et une gouaille qui détonne parmi ses confrères plus austères. Trubert est enlumineur. Un métier qui, aujourd’hui encore, possède quelque chose de magique. Imaginez la finesse du pinceau. Les pigments. L’or. La patience infinie. Un univers entier peut tenir dans quelques centimètres de parchemin. Et parfois des semaines de travail dans une image que celui qui tournera la page ne regardera que quelques secondes.

Dans mon roman, Trubert travaille pour René.

Mais s’il possède le talent de l’artiste, il n’a rien de l’homme austère enfermé dans son silence.

Il porte ses premières rides comme d’autres une armure, aime les couleurs, la vie, les femmes et les bons mots.

Même son atelier nous ramène à la Provence.

Au mois d’août, la lumière qui l’inonde est à la fois son alliée et son supplice. Il lui en faut pour travailler. Mais avec elle vient la chaleur. Alors on tire les rideaux, on boit, on cherche le moindre souffle d’air.

Qué cagnard !

Voilà bien une plainte que n’importe quel Provençal ayant survécu à un mois d’août pourrait encore prononcer aujourd’hui.

Voilà finalement l’Aix que j’aime

Pas seulement ses pierres.

Ceux qui les habitent.

Annie officiant dans sa cabane pendant que ses patients attendent. Gertrude dans l’embrasure de sa boulangerie. Bertrand penché sur son pétrin, guettant, le coeur battant, l’arrivée d’Ameline. Marguerite faisant courir une aiguille sur le revers d’une tunique. Trubert approchant son pinceau d’une feuille d’or. Jean devant ses flammes, maintenant le contrôle de lui-même et de ses démons. Et Ameline qui circule entre eux. De la rôtisserie au fournil. Du fournil au palais. Du palais aux ateliers. D’Aix jusqu’au pied de la Sainte-Victoire.

C’est ainsi qu’un décor devient une ville.

Et qu’un siècle cesse, pour moi, d’être seulement une date.

On devine alors ce qui se passe derrière les portes. Qui se lève avant l’aube pour préparer le pain. Qui soigne les corps. Qui habille ceux qui passent au palais. Qui pose de l’or au bout d’un pinceau. Qui rêve d’amour ou pleure de ne pas pouvoir le donner.

Et au milieu de tout cela, comme aujourd’hui… des désirs. Des amitiés. Des rancunes. Des secrets. Des gens qui se trompent, s’aiment bien, s’aiment mal et s’obstinent malgré tout à vivre.

Bref… des gens. Authentiques. Capables de tout pour exister, rire, continuer d’espérer.

Notre promenade pourrait s’arrêter là mais, à l’instant de refermer cette galerie de portraits, je m’aperçois que j’en ai oublié un. Un personnage qui n’a ni visage, ni voix, ni cœur. Mais qui pèse beaucoup plus lourd que tous les autres.

L’or.

Cet or qui est la malédiction de Jean.

Nous parlerons de lui la semaine prochaine.

Et, curieusement, pour le rencontrer, nous retrouverons encore ce pauvre saint Laurent…

Mais cette fois, je vous le promets, nous laisserons son gril tranquille. Nous nous intéresserons seulement à la légende de son trésor. 😉

Belle semaine à tous.

Mireille

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.