LES PERSONNAGES D'UN ROMAN: Les truculentes aventures d'Ameline Petit Bon. 2/ Le Roy René

Mardi 20 octobre 2026

Mes bien chers vous,

La semaine dernière, je vous laissais en compagnie d’Ameline, de Jean Petit Bon, des rues d’Aix, de la Provence bruissante du XVe siècle… et d’une petite gourmandise.

Je vous demandais en effet si vous saviez ce que le mot calisson aurait signifié, selon la légende, pour ce coquin de René. Eh bien, si l’on en croit la tradition la plus tendre, il aurait voulu dire tout simplement : “ce sont des câlins”. En provençal : “Di calin soun.”

L’histoire est jolie comme un soir d’été.

En 1454, à l’occasion du mariage de René d’Anjou avec Jeanne de Laval, on raconte que le confiseur du prince imagina une douceur nouvelle, toute de finesse et de sucre, pour dérider la jeune épouse. Elle y goûta, sourit enfin, et quelqu’un aurait soufflé : di calin soun.

Des câlins. Des douceurs. Des tendresses.

Bref, tout un programme.

Bien sûr, l’Histoire, la vraie, aime parfois se montrer moins romanesque que les Provençaux. D’autres explications existent, et l’on parle aussi volontiers du Venite ad calicem de la bénédiction des calissons.

Mais avouez que pour entrer dans l’univers du Bon Roy René, il serait dommage de se priver de la plus savoureuse des versions.

Car René d’Anjou est de ceux qu’on n’approche jamais par une seule porte.

Il faut l’imaginer à la fois prince, mécène, chevalier, jardinier, poète, amateur de fêtes, collectionneur de titres, homme d’État, amoureux des arts… et, sans doute aussi, assez habile pour comprendre qu’un peuple vous garde mieux en mémoire lorsqu’on lui laisse un sourire qu’un règlement.

Alors, qui était-il vraiment, ce fameux Bon Roy René dont l’ombre bienveillante plane encore sur Aix ?

Un roi ? Oui.

Enfin… oui, mais pas seulement.

Et pas si simplement.

René d’Anjou naît en 1409 dans une famille puissante, apparentée aux plus grandes cours d’Europe. Au fil de sa vie, il accumule les terres, les héritages, les titres et les couronnes avec une facilité qui ferait tourner la tête à plus d’un généalogiste : duc d’Anjou, duc de Bar, duc de Lorraine par son mariage, comte de Provence et de Forcalquier, roi titulaire de Sicile et de Jérusalem, roi de Naples un temps, roi d’Aragon sur le papier…

Autrement dit : un homme chargé de tant de titres qu’on pourrait croire sa fortune sans nuage.

Or c’est tout le contraire qui rend le personnage si romanesque.

René est un prince souvent contrarié par le destin. Il porte des couronnes qu’il ne peut pas toujours garder, hérite de royaumes qu’il ne gouverne pas durablement, rêve grand, perd beaucoup, recommence, voyage, négocie, résiste, compose, rebondit. Il a quelque chose de ces héros médiévaux que l’on imagine volontiers campés sur un cheval caparaçonné, sauf que celui-ci, au lieu de finir dans la poussière d’une chanson de geste, s’achève dans la lumière de la Provence, entouré de livres, de peintres, de vignes, de jardins et de souvenirs.

C’est peut-être d’ailleurs ce qui le rend si attachant. Il n’a pas la raideur triomphante des souverains qui n’ont jamais douté. Il ressemble davantage à un prince très humain, assez éprouvé pour avoir compris que la beauté, la douceur, l’art, la fête et le goût des choses fines sont aussi des manières de tenir tête au malheur.

Et puis René n’est pas seulement un personnage politique.

Il est un personnage de roman.

Contemporain de Jeanne d’Arc, proche de Charles VII, il traverse l’un des siècles les plus remuants de notre histoire. Il connaît les guerres, les rivalités, les ambitions, les revers. Mais au lieu de se contenter d’exercer le pouvoir, il écrit.

Oui, le Bon Roy René écrit. Et pas un peu. Il est l’auteur du Livre du Cœur d’amour épris, texte allégorique et amoureux, tout bruissant de désir, de mélancolie, de symboles et de rêves. Rien que le titre, avouez-le, méritait déjà qu’on l’aime.

Le même homme rédige aussi un Livre des tournois, comme s’il lui fallait décidément embrasser tout le Moyen Âge : le cœur et l’armure, l’amour et la joute, la délicatesse et le cérémonial chevaleresque.

J’avoue avoir pour lui, à cause de cela, une vraie tendresse.

Car enfin, quel autre prince de cette époque nous apparaît à la fois comme un homme de pouvoir, un organisateur de fêtes, un passionné de chevalerie et un écrivain capable de transformer ses songes en littérature ?

Il y a chez lui quelque chose d’infiniment séduisant. Quelque chose d’un peu décalé aussi. Quelque chose qui déjà regarde vers la Renaissance sans avoir tout à fait quitté le Moyen Âge.

Et c’est sans doute pour cela que les Provençaux l’ont aimé.

Lorsqu’il s’installe définitivement à Aix à partir de 1471, la ville devient sa résidence principale.

Et là, il ne se contente pas d’y habiter. Il la marque. Il la transforme. Il l’embellit. Le vieux palais comtal est modernisé. On lui adjoint une aile nouvelle, ouverte de loggias à l’italienne, inspirées des modèles de Ferrare. À l’ouest, René fait aménager un vaste jardin, planté d’œillets, de plantes exotiques et de variétés rares de raisin. En face, il veut de l’espace, de l’air, de la tenue : c’est ainsi que naît la place des Prêcheurs, qui devient la première promenade ordonnée de la ville. Rien que cela en dit long sur l’homme. René n’aime pas seulement posséder un lieu. Il aime le mettre en scène. Lui donner allure. Le rendre digne d’une cour.

Car oui, il tient à Aix une cour raffinée, où se croisent artistes, musiciens, poètes, hommes de lettres et gens de théâtre. Il entretient des peintres, protège des créateurs, aime les cérémonies, les spectacles, les formes, les couleurs, les emblèmes.

Sous son règne, Aix n’est pas seulement une ville administrative. Elle devient une ville de rayonnement. On y construit, on y pense, on y crée. Et lorsque j’imagine Ameline courir par ses rues, j’aime songer qu’au-dessus d’elle plane ce prince un peu singulier, capable d’aimer tout ensemble les fastes de la cour, la poésie, les jardins et les petites douceurs de la vie.

Le meilleur symbole en est peut-être encore visible aujourd’hui tout en haut du cours Mirabeau.

Vous connaissez forcément cette statue du Roi René, debout, l’air calme, presque familier, tenant dans une main son sceptre… et dans l’autre une grappe de raisin muscat.

Ce détail n’a rien d’anodin. On a longtemps voulu voir en lui celui qui introduisit ou encouragea ce cépage en Provence, tant son goût pour les cultures rares, les jardins et les plantations a marqué les esprits.

Et cela aussi me plaît infiniment. Parce que les grands rois sont souvent représentés avec des épées, des globes ou des couronnes. Lui, à Aix, tient du raisin. Comme si la mémoire populaire avait choisi de retenir non le conquérant, mais l’homme du goût, de la douceur, du soleil et de la terre.

Alors pourquoi l’appelle-t-on le Bon Roy René ?

Sans doute parce qu’il a laissé derrière lui une image de prince affable, cultivé, généreux, proche de ses sujets. Sans doute aussi parce qu’il arrive après des temps difficiles, dans une Provence qui se remet des épidémies, des guerres et des désordres, et qu’il accompagne un retour de la prospérité.

Il favorise les échanges, encourage le commerce, s’intéresse à l’agriculture, rénove Marseille, développe certains aménagements, et surtout donne aux Provençaux le sentiment qu’avec lui la Provence existe pleinement, non comme une simple périphérie, mais comme un cœur battant.

Et il y a peut-être une autre raison, plus secrète.

René est le dernier grand seigneur indépendant à avoir régné sur la Provence avant son rattachement au royaume de France.

Après lui, quelque chose s’achève. Une manière d’être au monde. Une certaine liberté. Un éclat particulier. Il devient donc, presque malgré lui, la figure d’un avant. Le dernier prince dont la Provence puisse dire : il était à nous. Cela suffit parfois à faire naître les légendes. Et des légendes, autour de René, il y en a beaucoup. Certaines sont douces, comme celle du calisson.

D’autres sont plus pittoresques encore.

Ainsi raconte-t-on qu’après sa mort, survenue à Aix en 1480, ses dernières volontés furent difficiles à exécuter. René souhaitait être ramené à Angers, auprès de sa première épouse Isabelle de Lorraine. Mais les Provençaux tenaient à lui. Tant, dit-on, que sa seconde épouse Jeanne de Laval dut employer la ruse pour faire partir sa dépouille : on parle d’un transport clandestin, de nuit, le corps dissimulé dans un tonneau pour remonter le Rhône.

Vraie en tout, vraie en partie, arrangée par le temps ?

Peut-être.

Mais là encore, la légende en dit long. Elle dit qu’on se disputait son souvenir. Qu’Anjou le voulait. Que la Provence le gardait. Et qu’au fond il appartenait déjà à cette espèce très rare des morts que plusieurs pays revendiquent comme un trésor.

Voilà pourquoi René continue de sourire à Aix. Pas seulement depuis sa statue. Mais dans la mémoire même de la ville. Dans cette idée qu’un prince peut laisser davantage qu’un règne : une couleur, une grâce, un goût, une musique, une façon d’habiter le monde.

Et peut-être est-ce pour cela qu’il convenait si bien à l’univers d’Ameline PetitBon.

Parce que son Aix n’est pas seulement politique. Il est vivant. Bruyant. Savoureux. Un peu raffiné, un peu populaire. Capable de calissons et de processions, de poètes et de rôtisseurs, de jardins ordonnés et de commérages de ruelle.

Bref, un Aix où un personnage comme Jean Petit Bon a toute sa place.

Et puisqu’il est temps maintenant de revenir à lui…

La semaine prochaine, nous quitterons un peu les princes, les loggias, les jardins et les calissons, pour retrouver ce qui fut, en vérité, à l’origine même de cette aventure : la farce d’Ameline et de Jean Petit Bon.

Celle qu’on se racontait autrefois. Celle qui a traversé les veillées. Celle où un homme et une femme avaient déjà commencé à rêver l’un de l’autre au coeur même de leurs fêlures, de leurs obsessions et de leurs secrets, bien avant que je décide de leur offrir une vie nouvelle.

Et je vous le promets : nous n’avons pas fini de rire.

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Belle semaine à tous.

Mireille

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.