NOCES DE CENDRES AVANT PREMIERE: Chapitre 9

19 mai 2026

9.

25 juin 1505

Port de Vannes

La pluie de la veille avait déposé sur Vannes une odeurforte d’algues et de bois mouillé. Lorsque Anne de Bretagne descendit les marches du palais épiscopal, escortée de deux archers et suivie de sa dame d’honneur, le vent venu du golfe souleva légèrement les pans de sa cape fourrée d’hermine, gonflant autour d’elle une houle silencieuse. Ses pas l’entraînaient vers le port comme s’ils obéissaient à une nécessité ancienne. Différente de celle qui l’y poussait entre deux assemblées, quand elle était assommée de palabres stériles, qu’elle devait trancher sans froisser, en toute justice, égalité. Parce que, comme hier, le besoin de maintenir le duché en paix l’imposait.

Le quai s’ouvrit devant elle dans un chaos vibrant mais qui, chaque fois, lui permettait de se sentir plus vivante. Les mâtures grondaient sous les rafales, les cordages claquaient contre le bois, des goélands tournoyaient. Elle aimait entendre le cri des mareyeurs jetant leurs prix comme des graines au vent, voir s’entrechoquer les charrettes chargées de sel, les chevaux piaffer devant les ballots que l’on hissait sur les pontons.

Elle inspira profondément. L’air salé lui brûla la gorge, vivifiant, cru, authentique. Elle n’avait encore rien dit que déjà sa présence imposait un cercle de silence autour d’elle.

Les hommes s’écartaient, les femmes inclinaient la tête, les marins retenaient leurs jurons. Anne marchait comme une flamme au milieu d’un tumulte qui se refermait derrière elle sans jamais l’atteindre.

Elle aimait le port pour cela. Pour cette sensation d’être au cœur du monde, là où la Bretagne se tendait vers l’ailleurs, où les nefs prenaient le large, chargées de sel, de cuir, de laine… et de rumeurs.

La mer portait tout.

La mer déliait tout ou ensevelissait tout.

D’ordinaire.

Son regard glissa sur une caravelle à quai, sur les voiles repliées, sur la coque calfatée, luisante, noire comme l’encre et le sang séché. Noire comme la malédiction pesant sur Kerbleiz.

Elle s’approcha encore, jusqu’à sentir sous ses souliers la vibration sourde des pilotis. Les vagues frappaient les pieux du ponton tel un tambour obstiné.

Chaque battement semblait dire : Fais ce que tu dois. Et à l’inverse : Est-ce bien ? moral ? sachant ce que tu sais ?

Suspendus entre deux poteaux, des filets séchaient dans le vent, pareils à des toiles d’araignées tendues au-dessus d’un gouffre. Elle eut l’impression d’y être aspirée, emprisonnée. Elle frissonna violemment, resserra à pleines mains les pans de son manteau. Sa dame d’honneur voulut s’avancer, lui proposer une étole de fourrure supplémentaire. Anne de Bretagne leva une main, douce et impérative.

— Pas maintenant.

L’autre s’inclina aussitôt, recula.

Elle resta seule face au golfe ponctué de coques scintillantes sous l’éclaircie. Elle leva les yeux au ciel, sonda ces nuages transpercés de filaments de lumière. Ils déclinaient toutes les nuances de gris, déposant des émeraudes sur la ligne d’horizon, de l’argent au-dessus des mâtures, de l’opale sur les remous écumants. Ils épousaient la mer agitée dans un camaïeu subtil. Mais rien ne s’y dessinait. Ni vérité ni mensonge. La décision n’appartenait qu’à elle. À elle seule. Elle tenait en deux mots, opposés à cette heure.

Sacrifice ou rédemption.

Vers lequel René de Kerboullart allait-il entraîner celle qu’il voulait épouser ?

Sigilée.

Le prénom, peu commun, était élégant. À l’image de Mahaut du Quiricec, sa mère. Anne ne l’avait rencontrée qu’une fois, avec son époux, un homme solaire, l’un de ses féaux les plus discrets, les plus fiables sur la presqu’île de Rhuys. Pourquoi avait-il refusé de la donner à Kerboullart ? Pour pallier l’absence d’une épouse chérie ? Ou parce qu’il connaissait les raisons profondes ayant poussé son oncle à Kerbleiz ?

Impossible. Aucun texte, aucun acte trahissant la réalité. Reste la rumeur. Et les attaques des loups. Toujours à la pleine lune.

Une rafale gifla son visage, fit claquer les drapeaux du duché : hermine noire sur fond blanc, pure et implacable.

— Que Dieu me guide, murmura-­ t‑elle tout en sachant que sa décision était déjà prise.

Poussée par l’impériosité du billet de Kerboullart.

Ce n’était pas une requête qu’il lui avait soumise, mais un ordre déguisé. La ponctuation d’un pacte entre eux, tacite, inspiré. Impossible désormais à briser.

— Je ne peux rester seul, lui avait-il confié après la perte de son fils. Je prendrai épouse, bientôt.

Elle avait approuvé, pensant alors que Kerboullart ne cherchait pas à combler un vide ni à flatter son orgueil.

Qu’il cherchait un soutien, une présence, une lumière dans sa propre obscurité.

Elle en doutait désormais. À cause du nom que Sigilée portait.

Elle ferma les yeux, laissa le vent la déstabiliser un instant puis se figea pour lui résister.

Quand elle tourna les talons, elle avait chassé ses remords. Faire ce qui devait l’être. C’était ce que son père n’avait cessé de marteler de son vivant.

S’il avait eu Kerboullart face à lui, s’il avait appris de lui ce qu’elle savait désormais, François II n’aurait pas hésité.

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.