1.
« Chère inconnue,
Ne craignant plus ni Dieu ni diable en ces jours de carnaval où les masques s’offrent et se dérobent à l’envi, il me faut reconnaître qu’un seul, le vôtre, d’une sobriété sans égale, a su me détourner des splendeurs de la fête, ce soir.
Les regards n’auraient convergé vers vous que je vous aurais reconnue tout de même. Pas pour ce nom que vous dissimulez adroitement, même aux plus hardis des patriciens, mais pour cette « insoumise » aux codes de Venezia dont chaque lèvre relaie le mystère. Vos courbes, votre maintien la blondeur exquise de vos cheveux, tout est d’exception chez vous. L’on dit que le vent vous porte au gré des Rialto, d’un palais au suivant, d’un rire offert, à un autre, partagé.
L’on dit que vous disparaissez de la même manière que vous vous annoncez, laissant un sillage de rose et de musc à nul autre semblable ; et que, qui tente, pauvre fou, de suivre votre gondolier aux allures fantomatiques, ne reparait jamais.
Je ne crois pas avoir connu de ville plus énigmatique, plus attachée à ses légendes que Venezia. Hier encore, Madame, j’en riais, moqueur, de ce rire qu’ont, ici, les enfants de tout âge. Ce soir, j’en mesure l’évidence. À vous seule, vous les incarnez tous, ces pantins de la Commedia dell’arte, ces puissants qui se travestissent en gueux, ce peuple en bourgeois et ces bourgeois en abbés. Vous êtes l’esprit de cette lagune. Mouvante et insaisissable, soleil et brume à la fois.
Ah, Madame, quel feu d’artifice que votre simple présence ! L’éclat de votre regard de jade, seule vérité du masque, illuminait à lui seul le firmament. Le mien s’y est perdu. Mon souffle s’est suspendu, et je me sens bien fat, désormais, à griffer ce vélin en toute hâte, craignant que le temps d’en cacheter l’enveloppe, vous ayez fui déjà le palais du sieur Bragadin.
Je ne vous ferai pas l’injure de vous suivre, de vous chercher, de vous espérer. Vous avouer mon trouble me semble déjà si commun !
Ne venez jamais à moi qu’il me resterait ceci : le bonheur de voir cette ville à bout de souffle, par le vôtre, regagner son prestige et sa suprématie.
Grazie. »
2.
Pas de signature.
Autant par sa forme que par son propos, cet anonymat est inhabituel. Tous ne songent qu’à se faire connaître ou reconnaître alors qu’auprès des autres ils avancent grimés, se fondant aux ombres des piazze pour mieux accrocher la lumière des palais. Aucun cachet dans la cire, juste un magma rouge écrasé d’un doigt sans empreinte. Il devait porter gant de soie. Est-ce lui qui, en personne, a remis ce billet à mon gondolier tandis que je me glissais sous le felze[1] ? Ou serait-ce un valet de Bragadin ? Impossible de le savoir. Arrogant serait celui qui prétendrait distinguer l’un de l’autre durant cette période ! Quel qu’il soit, il est habile. Au lieu de m’ébaubir de serments et de langueur, il pique ma curiosité, retourne à sa faveur mes propres manières.
Le sourire qu’il m’arrache me paie cette nuit, davantage que la solde de la Quarantia Criminale.
— Sommes-nous suivis ?
— Pas plus que d’ordinaire, me répond Luigi en plongeant sa batte dans les eaux noires, trouées régulièrement par les lueurs des lanternes qui s’y reflètent.
Elles sont nombreuses, comme chaque soir, accrochées aux traverses des ponts sous lesquels nous glissons silencieusement, ou aux façades des maisons aux racines de vase, que nous longeons.
Luigi est un Vénitien pure souche, aussi discret qu’une tombe quand il s’agit de moi, aussi volubile qu’une abeille lorsque le jour révèle, dans sa face brunie par le soleil, l’azur de ses yeux. Nul, à le voir, ne peut le reconnaître, imaginer qu’il est ce fantôme que mes soupirants traquent dans l’espoir de m’identifier enfin. J’ai, en lui, une confiance absolue.
— Est-il parmi eux ?
— Oui, Contessa. Je l’ai vu sauter dans sa gondole tandis que je détachais la mienne.
« Il », c’est Antonio Calapelli, un parvenu. Son jeu préféré est de suspendre un enfançon par les pieds au-dessus des braises, et de le rôtir comme un vulgaire oiselet tandis qu’il jouit d’un de ses frères ou sœurs arrachés au peuple. Il m’a fallu six mois de traque avant de l’identifier et de vérifier les preuves de sa culpabilité. Il ne finira pas aux Plombs. Il s’en trouverait toujours un pour l’en faire sortir. Ces ignobles ont des relations, parfois même au cœur du Grand Conseil. Je ne permettrai pas qu’il tue encore, qu’il continue de promener le diable dans ses bourses.
— Laisse-les se rapprocher un peu, lui en particulier. Puis fais-nous disparaître.
Je me fonds au velours du siège, semblable à celui de la nuit.
Calapelli se rapproche, je le devine. Il rame vite. Trop vite. L’ombre de sa gondole se dessine sur l’eau, vorace, avide. Encore quelques mètres et il me tiendra dans sa ligne de mire. Mais moi, je l’attends déjà.
Des brumes évanescentes frôlent mes narines. Combien sont-ils à m’avoir courtisé ? Combien sont-ils à avoir goûté le plaisir sur ma peau ? À combien l’ai-je arraché, dans cette ville où jouir est un dogme ? J’aime jouir. J’aime ce frémissement de tout mon être tendu vers l’essence du plaisir. J’aime mettre ces chiens à genoux, respirer leur sueur, leur frénésie sexuelle. J’aime leur refuser clémence autant que la leur accorder. Je prends, je donne. Mais à aucun je ne me livre. À aucun je ne dévoile mon visage ou mes cicatrices. Car, et c’est ma raison d’être, celle de la Quarantia Criminale qui m’a recrutée : celui qui contemple ma vérité ne verra pas le jour se lever. Je suis sa dernière confession. Son dernier murmure. Sa dernière prière. Son âme m’appartient. Du poinçon de ma dague, je la remets à Dieu pour la laver du péché.
Au bout de mes doigts, la lettre sans signature caresse l’onde troublée par le va-et-vient des gondoliers. Je les desserre. La lagune emportera le secret de cet homme comme elle préservera le mien cette fois encore.
J’ai trop à faire pour le percer.
3.
Partout, sur les quais comme sur les ponts, la Feria[2] entraîne chacun dans sa danse. Les rires s’envolent au milieu des étoiles filantes des feux d’artifice, des corps s’assouplissent aux balustres, ployés par d’autres en un voluptueux ballet. Des Isabella bottent le train d’abbés à la tonsure de circonstance, quand les véritables, perruqués et grimés, s’appliquent à l’indécence. Tout n’est que musique, jeux, frivolité, en haut, en bas, autour de nous. La couleur explose dans le miroitement des soies, des tentures, des habillages de gondole. La nôtre, trop neutre, attire les regards. Je veux que mes prétendants puissent nous suivre. Ils sont d’autant plus frustrés lorsque je leur échappe.
Cela ne tardera plus. Luigi n’a pas son pareil pour évaluer la combinaison d’un contre-jour et d’une nappe de brouillard. Cette fois encore, forçant l’allure pour grappiller une avance salutaire, je le vois moucher sa lanterne de proue, bifurquer brusquement sur un canal transversal et s’enfoncer sous le porche d’une bâtisse. Il m’importe peu de savoir comment il s’est procuré les clefs de ces accès privés, même si je le devine. J’ai mes secrets. Il a les siens.
L’obscurité nous enveloppe, puante de la moisissure de ces pierres qui baignent dans l’eau sans jamais connaître la lumière. La grille est en triple maille. De l’extérieur, un regard ne peut la percer. Il nous suffit d’attendre. Tous les gondoliers savent disparaître, mais aucun ne possède le trousseau de Luigi. Ils sont bientôt plusieurs, immobilisés au mitan du canal, à scruter les embarcations garées ou navigantes, avant de secouer la tête et de jurer. Stupido. Ils gesticulent, harcelés par les remontrances de leurs passagers. Cela fait huit jours qu’en vain ils me suivent. Huit jours que je m’évapore. L’un deux hurle que le diable connaît des passages qu’aucun mortel ne peut emprunter. Je me retiens de rire. L’inconnu du billet a raison. J’appartiens désormais à la légende de cette cité. Et il ne s’en trouve aucun qui ne rêve de ses anges autant que de ses démons. Aucun qui n’espère, aujourd’hui plus qu’hier, y être confronté.
J’ai vite pris l’habitude de m’en remettre à Luigi pour décider quand repartir. Lui seul connaît suffisamment le frémissement de l’onde pour s’assurer qu’un gondolier plus futé que les autres ne s’est pas tapi en amont, dans l’espoir de nous voir reparaître. Je ne suis donc pas surprise, lorsqu’ils ont disparu, qu’il glisse vers le fond du porche. Il y fait trop sombre pour deviner une seconde grille, mais le déclic de la serrure me confirme qu’il a tout anticipé. Nous ressortons dans un rio perpendiculaire au premier. Il est étroit, sans berges, uniquement fréquenté par les propriétaires.
Tandis que Luigi y enfonce son bâton, j’ôte la moire jetée sur le felze[3]. Le carmin de ce modeste toit va à présent nous fondre dans la masse colorée de la Feria. Lui a déjà dénoué sa ceinture bicolore pour la retourner, et troqué son volto[4] noir pour un blanc.
Commedia. Tout n’est que commedia. Il y a si longtemps qu’elle a commencé pour moi !
Ces bruits qui s’étaient estompés un instant, barrés par l’étroitesse du chenal et la hauteur des bâtisses, m’explosent de nouveau aux oreilles à peine rejoignons-nous un rio plus large.
— Il est devant nous, m’indique Luigi dans un sourire éclatant.
Les autres se sont éparpillés, lassés de mon indifférence. Lui, je ne peux en douter, se dirige vers son antre, cette « rôtissoire » humaine que je n’ai pas réussi à localiser. C’est là-bas que je veux en finir avec lui. Je l’ai suffisamment respiré ces dernières nuits à la faveur des fêtes somptueuses des patriciens, assez « riscaldato[5] » ce soir, pour deviner sa frustration. De n’avoir pu me rejoindre, de ne pouvoir me posséder, il va chercher soulagement dans son vice.
Un rire de gorge éclate au-dessus de ma tête, celui d’une femme lutinée à même le pont sous lequel nous passons. Bienheureuse ! La nuit est douce, si voluptueuse ! Que je préfèrerais caresse à exécution ! Mais c’est impossible. Il use des flammes. Il se complaît à voir les petits visages griller. J’ai beau refuser les images, elles me rongent, elles me renvoient à celles de mon enfance mutilée. Depuis que je connais son identité, je ne songe qu’à cet instant où l’écarlate du sang va les submerger.
Je renverse la tête en arrière, contre le rembourrage du dossier. Il ne se doute de rien. Nous le suivons de loin. Lorsque, débarqué enfin, il pénétrera dans son repaire, je m’y glisserai à mon tour. Un frisson, délicieux, me parcourt. Calapelli est prudent. À moi de le surprendre, de m’offrir à lui telle une gourmandise jusque-là refusée. Il est trop sot, trop orgueilleux pour se méfier.
Mon poignard est là, contre la chair de ma cuisse, maintenu solidement par son lacet. Indétectable. Insoupçonnable. Il le découvrira trop tard, lorsque, avec jubilation, je percerai son cœur.
Il me suffit de patienter encore un peu, de me laisser porter par cette embarcation, par l’excitation de la vengeance, celle que je dois à ses victimes, à leurs parents.
Nul ne devrait souffrir ce que, sous d’autres fers, j’ai enduré.
[1]. Abri pour protéger les occupants des regards et de la pluie.
[2]. Période des masques. En cette année 1756 elle dura du 30 mai au 12 juin.
[3] Toit de toile permettant de protéger les voyageurs des regards et de la pluie.
[4]. Masque.
[5]. Chauffer.
