Prélude au roman: "Le masque et la lame": L'exécution du pouvoir et de la justice à Venise

Mardi 29 avril 2025

Mes biens chers vous,

Du XIe siècle à sa chute en 1797, Venise fut considérée comme une "République aristocratique", à mi-chemin entre oligarchie patricienne et illusion de participation. Son gouvernement était un savant équilibre entre méfiance du pouvoir absolu et obsession de la stabilité.

En 1297, avec la "Serrata" (fermeture) du Grand Conseil, le pouvoir cessa d’être une fonction : Il devint un héritage, une dignité, un droit du sang. Seules les familles siégeant purent transmettre ce privilège à leurs fils.

Ainsi fut créé le Livre d’Or, registre héréditaire des patriciens. La règle permettant d’y figurer était drastique, à la moindre tache (mariage morganatique, fraude, dette), une famille pouvait être rayée. Et être patricien ne suffisait pas : il fallait aussi avoir les moyens de maintenir son rang.

Lors de certaines élections, des jeunes nobles vendaient bijoux et tableaux pour pouvoir "s’acheter" les faveurs des électeurs — un investissement risqué, mais souvent rentable à long terme.

Le Grand Conseil, corps politique de base accueillait jusqu’à 1 200 membres. Il était chargé d’élire les magistrats, les membres du Sénat, du Conseil des Dix, les Quaranties, les ambassadeurs. S’il votait les lois, il ne les proposait pourtant pas directement. Les mandats étaient courts (6 mois à 1 an) pour éviter la concentration du pouvoir. Aucune fonction ne pouvait être renouvelée immédiatement et plusieurs commissions de surveillance (CorrettoriRevisoriAvogadori de Comun) scrutaient les abus.

Une satire populaire surnommait Venise la ville aux mille yeux — car chacun espionnait son voisin au nom de la République. D’ailleurs, il existait des « bouches de dénonciation », sculptées dans la pierre, qui permettaient aux citoyens d’accuser anonymement qui il jugeait délétère pour la sécurité ou le bien de la République.

Pour éviter le népotisme ou la corruption, l’élection du Doge mobilisait une procédure labyrinthique : Le Grand Conseil tirait au sort 30 électeurs, ces 30 étaient réduits à 9 par un nouveau tirage, ces 9 élisaient 40 nouveaux membres, qui étaient à nouveau réduits… etc., jusqu’à 41 électeurs finaux qui élisaient le Doge à la majorité qualifiée (au moins 25 voix).

Il fallait des jours entiers, parfois des semaines, pour désigner un Doge. Un dicton vénitien disait : « Élire un Doge, c’est comme tisser un filet d’or sous l’eau. »

Si le Doge (du latin dux, "chef") était élu à vie, ses pouvoirs étaient loin d’être ceux d’un monarque. Il présidait le Sénat et le Conseil des Dix, mais il n’y votait pas. Il représentait la République dans les cérémonies, recevait les ambassadeurs, négociait certains traités avec l’accord du Sénat. Pourtant aucune décision importante ne pouvait être prise sans ses conseillers attitrés : les six Consiglieri Ducali, qui l’entouraient constamment et pouvaient opposer un veto.

En 1355, le Doge Marino Faliero tenta un coup d’État… il fut décapité sur la place du Palais et son portrait laissé vide au Palais des Doges. Cette affaire glaça l’ambition de ses successeurs pendant des siècles.

C’est à cette époque que fut créé le Consiglio dei Dieci ( Conseil des Dix). Il devint la véritable police politique de la République. Il disposait d’un réseau de renseignement étendu (marchands, diplomates, serviteurs, courtisanes etc) et était composé de dix patricien ( élus par le Grand Conseil pour 1 an, non rééligibles immédiatement).

A partir du XVe siècle, un sous-comité de justice fut ajouté: les Quaranties, (du mot quarante) dirigées par trois Inquisitori di Stat (Inquisiteurs d’État).

Pour éviter les conflits d’intérêts, les juges des Quaranties devaient déclarer tout lien de parenté ou d’amitié avec les parties en cause. Mais les exceptions existaient… et les familles puissantes savaient parfois manipuler ces règles.

Trois cours donc, de quarante juges chacunes incarnant le sommet de la justice vénitienne :

La Quarantia Civil Vecchia gérait les affaires civiles classiques, testaments, successions.

La Quarantia Civil Nuova faisait, elle, juridiction des litiges commerciaux, spécialement ceux impliquant des étrangers (ce qui était très fréquent à Venise).

La Quarantia Criminale jugeait les affaires pénales (meurtres, trahison, vols…). Elle pouvait prononcer la peine de mort, mais le Conseil des Dix pouvant intervenir, il n’était pas rare que les exécutions ( surtout celles concernant des membres du Livre d’Or ou des nobles) se produisent dans le plus grand secret et sous la lame d’un “discret”.

Le palais des Doges est truffé de portes dérobées, permettant aux Dix de faire comparaître discrètement des accusés, voire de les faire disparaître. Certains prisonniers des Pozzi (cachots humides) ou des Piombi (combles brûlants sous les toits) ne ressortaient jamais…

A Venezia, la justice veille donc à toute heure, silencieuse et intransigeante.

Parmi ses figures les plus marquantes, deux noms reviennent avec force dans les couloirs du pouvoir de cette année 1756, au moment où commence justement LE MASQUE ET LA PLUME.

Le Messer Grande, et un homme au talent plus ambigu, Giorgio Baffo.

Le premier représente l’œil et le poing de la République

Il n’a ni nom ni visage, seulement ce titre : le Messer Grande.

Symbole du pouvoir absolu tapi sous les dorures, il est l’exécuteur de la Quarantia Criminale, celui que l’on appelle quand un criminel doit tomber — discrètement ou spectaculairement. Il agit la nuit, masque sur le visage, seul ou accompagné de sbires. Il connaît tous les passages secrets, tous les codes de porte, tous les recoins d’ombre de la lagune. Et utilisaitdes gondoles discrètes pour appréhender les suspects sans attirer l'attention, préservant ainsi la réputation des familles impliquées.​

On disait qu’il pouvait apparaître dans votre salon sans ouvrir la porte. Qu’il entendait les secrets murmurés dans les alcôves. Et que si vous croisiez sa silhouette recouverte d’une bauta dans une ruelle, il valait mieux vous signer que lui parler. Quant à savoir si le Messer Grande est homme ou femme, fol serait qui en jurerait.

À première vue, Giorgio Baffo est l’image même du magistrat vénitien : noble, austère, rigoureux. Chef de la Quarantia Criminale, il siège au sommet de l’appareil judiciaire dès 1732, tranchant les affaires les plus sensibles — meurtres, conspirations, atteintes à la République.

Mais la nuit, une autre voix s’éveille en lui : celle du poète érotique.

Oui, Giorgio Baffo est aussi l’auteur de centaines de poèmes licencieux, écrits en dialecte vénitien, célébrant sans vergogne le plaisir, la chair, les prostituées et les soubrettes. Un recueil circule sous le manteau : "Rime Piacevoli", parfois recopié à la main, souvent censuré.

« L’organe d’un homme est plus vrai que mille serments, et plus loyal qu’un sénateur », écrivait-il. On l’adorait pour cela… ou on le redoutait.

Cette double vie fascinait la République : elle tolérait ses écrits tant qu’ils ne troublaient pas l’ordre établi. Il incarnait à lui seul cette ambivalence vénitienne, entre contrôle glacial du pouvoir et débordements sensuels.

Que la République de Venise ait promu un homme comme Baffo à la tête de sa plus haute cour criminelle n’est pas un paradoxe : c’est sa véritable nature. Une cité où l’on juge le matin, et où l’on déclame l’amour cru le soir, derrière un masque.

Et savez vous qui porte un masque? Qui en cette année 1756, aux portes du Carnaval, on surnomme “la Contessa”? La réponse est quelque part entre ces lignes.

Je vous embrasse.

Mireille


Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.