Kessel

Il y a des semaines comme ça...

Jeudi 15 février 2024

Mes biens chers vous, 

La fin de l’écriture d’un roman est toujours une période compliquée pour moi. Cela ne tient pas aux délais imposés par la maison d’édition pour “tenir” le calendrier de sortie, XO qui m’édite depuis 23 ans, est plutôt cool avec ça. 

Pas non plus au rythme soutenu que l’histoire exige, puisqu’à cet endroit du récit, les mots coulent, les images aussi et que je connais enfin tous les tenants et aboutissants de l’intrigue, servie par une documentation qui décoiffe. 

Non, en vérité, c’est que l’écriture des derniers chapitres ( il m’en reste une quinzaine) tombe après cette fichue grippe qui m’a scié les jambes pendant plus de deux semaines en me laissant une toux caverneuse et une voix d’hôtesse d’accueil et surtout, au moment de l’anniversaire de la mort de ma maman. 

Cela fera 12 ans demain, qu’elle s’est éteinte, courageusement, entourée de ses petits-enfants, d’un cancer des tissus cicatriciels lié à sa deuxième rencontre avec la foudre. 

Je vous imagine déjà écarquiller les yeux et vous dire : Comment ça deux fois ? 

Et encore, vous êtes loin du compte. Car en réalité, si cette deuxième fois fit le plus de dégât, il y en eu une troisième, quelque vingt ans plus tard. 

Ma petite maman est née Annie Souche un 27 octobre 1941 à Marseille. 

Et très vite, elle s’est rendu compte qu’elle ne voyait pas le monde qui l’entourait comme les autres. 

D’abord à l’âge de 5 ans, quand elle a annoncé à ma grand-mère que son papa ne rentrerait pas car il venait de mourir sur le bord de la route. Une gifle magistrale est venue la récompenser pour son “mensonge”. Mensonge qui s’est révélé, hélas, prémonition, quand moins d’une heure plus tard, mon oncle qui revenait chaque soir des docks marseillais où il travaillait, a confirmé qu’une voiture avait débordé sur le bas-côté pour faucher « accidentellement » mon grand-père. Je mets des guillemets car maman a toujours eu le sentiment qu’il avait été assassiné et quelques anomalies sur son acte de naissance et celui de mon oncle tendent à prouver qu’en effet, mon grand-père franc maçon et libre penseur aurait pu être, au sortir de la guerre, dans le collimateur de quelques personnes influentes qui n’auraient pas mérité la place qu’elles occupaient. 

Bref, tout cela pourrait constituer le cœur d’un roman.

Un jour peut-être. 

J’ai tellement peur de trahir la mémoire de cette femme extraordinaire qu’était maman, que j’hésite et reporte chaque fois que l’envie me prend de trop parler d’elle. 

Quoi qu’il en soit, à dater de ce jour, les « visions » d’Annie Souche n’ont fait que croître. 

Et puis il y avait cette manière particulière qu’elle avait de « voir » à l’intérieur des gens. Au point que l’unique poupée reçue dans son enfance, avait fini la tête et les membres arrachés parce qu’elle voulait comprendre pourquoi « c’était vide dedans ». 

En devenant la femme, puis la mère exemplaire qu’elle fut pour mon frère, ma sœur et moi, elle n’a eu de cesse d’être confrontée au malheur et de se battre au quotidien pour le conjurer. maman et moi, à six moismaman et moi, à six mois

Je crois que le premier exemple de courage, d’abnégation, de force, de dépassement de soi, ce fut le sien. Face à la maladie de mon frère ( il perdait la vue sans explication médicale, elle la lui a rendue, la mienne ( effondrement total du système immunitaire qui m’a valu d’être grabataire pendant deux ans, puis trimballée d’hôpitaux en hôpitaux ce qui a fait de moi un petit monstre à qui l’on jetait des pierres. Tout cela entre mes 9 et mes 14 ans).

Face à l’accident de mon père (écrasement de la colonne vertébrale suite à un choc violent dans la plâtrière où il travaillait. Il fut l’un des premiers greffés de l’histoire).

Mr Calmel, l'homme qui m'a élevée et que je considérai comme mon père, avec Anaël, quatre ans. Mr Calmel, l'homme qui m'a élevée et que je considérai comme mon père, avec Anaël, quatre ans.

Face à la cécité de ma grand-mère, mamé Antonia, qui vivait avec nous. Et j’en passe. 

Mamée Antonia qui malgré sa cécité ( elle fut une des premières opérées de la cataracte et l'opération a échoué) enfilait des aiguilles pour coudre ses ourletsMamée Antonia qui malgré sa cécité ( elle fut une des premières opérées de la cataracte et l'opération a échoué) enfilait des aiguilles pour coudre ses ourlets

Et la foudre me direz-vous ?

La première fois que maman en fut frappée, elle avait six ans. Une boule de feu est entrée par la cheminée et est ressortie par le trou de la serrure de la porte de sa chambre, lui léchant le visage et lui brûlant cils et sourcils. 

La seconde, j’en fus témoin. Elle avait 40 ans. C’était après l’accident de mon père. Nous n’avions pas d’argent car à cette époque la Sécurité Sociale était en grève prolongée et avait gelé les indemnités journalières. Pour aider mes parents, un ami leur avait confié des chevaux à garder. L’un d’eux, Saphir, était un poulain qui avait vu sa mère périr dans les marais camarguais et qui, depuis, avait une peur panique de l’orage. Il fallait lui administrer un calmant quand le ciel se déchirait.

Maman lui avait donc apporté sa dose et s’apprêtait à la lui faire boire quand, trop agité, il avait tout renversé. Agacée, maman est sortie des box pour traverser le mètre cinquante qui la séparait du robinet d’eau. 

J’ai vu l’éclair jaillir, à la fois, de la terre et tomber sur elle. 

Une fraction de seconde. 

Un jet bleu, d’une intensité à fermer les yeux. 

Il s’est éteint. Maman était debout, noire, échevelée, au milieu de la cour et elle ne tenait plus que l’anse du seau à la main. Tout le reste, en plastique, avait fondu. 

Elle s’est effondrée. 

J’ai hurlé.

Par chance le médecin de famille était là qui administrait ses calmants à mon père.

Il a bondi et a enfoncé la longue aiguille d’une seringue dans le cœur de maman. C’est ainsi qu’elle a été sauvée. Mais qu’à l’intérieur, la foudre a laissé cette fichue zébrure. Sa « cacahouète » comme elle l’appelait en riant. Mais qui trente ans plus tard, est devenue cancéreuse. 

Quant à la troisième fois où la foudre s’est invitée chez elle, elle était au téléphone avec l’un de ses patients. Téléphone filaire, s’entend. Elle s’est retrouvée projetée contre le mur voisin. 

Après cela, elle n’a plus utilisé, même à son cabinet de guérisseuse, qu’un téléphone portable. 

Comment vous dire ? 

J’ai vu pleurer ma mère face à un IRM, le premier qu’elle tenait en main, parce qu’enfin, avait-elle hoqueté, une machine pouvait voir ce qu’elle voyait à l’intérieur du corps humain. 

Elle fut la première à me parler des fréquences de la douleur, de la maladie, de la peur et de leur pouvoir de guérison ( aujourd’hui on ne jure que par cela, il suffit d’aller sur Youtube pour écouter des musiques qui régénèrent l’ADN, vous aident à vous concentrer, etc)… affirmant qu’elle pouvait caler la sienne sur celle des gens et ainsi rétablir l’équilibre du corps, soigner, guérir. 

Elle n’avait pas de magnétisme. Et à ce jour, je n’ai rencontré aucun guérisseur qui soigne comme elle le faisait. Mais une chose est certaine. 

Je l’ai vue faire remarcher des paralytiques, réveiller des cerveaux atteints par la sénilité ou des maladies dégénératives. Je possède des centaines de témoignages de l’efficacité de son « don », des courriers de médecins, de cancérologues qui la remercient de leur avoir envoyé telle et telle personne, d’avoir diagnostiqué leur cancer, leur leucémie, avant que l’imagerie ou les examens sanguins n’y parviennent, d’avoir permis du coup des traitements plus adaptés, plus rapides, moins invasifs. 

Je l’ai vue accompagner ceux qu’elle ne pouvait guérir, réduisant voire effaçant leur souffrance et leur peur de mourir. 

maman 2010maman 2010

Je l’ai vue s’offrir toute entière à ce métier ( il n’existait pas en profession libérale avant elle) de toute son âme, sans jamais faire la moindre publicité, acceptant ce qu’on voulait bien lui donner en retour de ses soins, accueillant les malades jusqu’à minuit malgré ce que sa plaque indiquait.

A partir de l’âge de soixante ans, elle ne « travaillait » plus que deux semaines par mois. La troisième était pour nous, ses enfants, ses petits-enfants. 

En 2009, elle a pris sa « retraite » à Blaye, près de moi, mais elle continuait de répondre par téléphone à ceux qu’elle n’avait pas abandonnés, leur prescrivant ses « potions magiques », les dirigeant vers des médecins, diagnostiquant, soignant à distance. 

Jusqu’à sa mort le 16 février 2012 à l’âge de 70 ans, alors qu’elle n’était plus qu’une ombre dans son lit médicalisée, elle affirmait à tous qu’elle allait bien, qu’elle était juste un peu fatiguée avant de demander : « Et toi, qu’est-ce qui t’arrive ? En quoi puis-je t’aider ? », tout en soulageant les souffrances liées à ses métastases osseuses avec sa pommade à l’aspirine et aux huiles essentielles. 

Sa pommade anti douleur que, mon dos fatigué à force de tousser, a tant appréciée ces jours derniers. 

maman décembre 2011, un mois et demi avant sa mort. Je venais de lui acheter de fauteuil car elle ne parvenait plus à se relever seule. Quinze jours après elle était grabataire. maman décembre 2011, un mois et demi avant sa mort. Je venais de lui acheter de fauteuil car elle ne parvenait plus à se relever seule. Quinze jours après elle était grabataire.

 Mon héroïne, oui. La plus belle. La plus entière. 

Celle qui surpassera à jamais toutes les autres dans mon cœur et dans celui de beaucoup, oui, beaucoup de gens. Des milliers de par le monde. 

Alors voilà, cette semaine, je vis dans son ombre, dans son sourire, dans sa force, dans son amour. Au salon du livre de Paris... en 2007Au salon du livre de Paris... en 2007

Parce qu’elle est toujours là et que ce don de prescience, qu’elle m’a légué, me permet de communiquer avec elle où que je me trouve. C’est facile. Il me suffit d’un sachet de thé en guise de pendule. Je le trempouille pour qu’il soit plus lourd, je l’invite à me rejoindre et je lui pose des questions. Le sachet se met à tourner, c’est un oui, il oscille, c’est un non. 

Nos conversations sont succinctes, certes, mais le lien est là, vaillant, aimant. Elle me manque, chaque jour, pourtant je la sais en paix, sans regret du monde actuel et présente, toujours, pour chacun d’entre nous. 

Alors entre nostalgie (parce que j’aimerais encore pouvoir me blottir dans ses bras) et confiance en demain, j’avance sur mon propre chemin de vie. Forte de son héritage de chaleur, d’empathie, de vérité et d’espoir. Cet héritage qui, c’est inscrit en moi, me fait tendre la main et recouvrir la vôtre, plonger dans vos yeux et vous sourire en vous disant de prendre soin de vous. Car ces mots ont du sens pour moi. Comme ils avaient du sens pour elle.

Profondément. 

Je m’occupe des autres. Et puis j’écris. 

J’écris ces belles histoires qu’elle aimait lire, avec le sentiment parfois de sa paume chaleureuse et puissante sur mon épaule.  De son regard noisette, pétillant, posé sur l’écran. 

Comme en ce moment. 

Mireille

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.