4.
— Il bifurque, Contessa ! me coupe Luigi dans ma rêverie amère.
Je le vérifie d’un regard aiguisé.
Calapelli vire vers le canal sur lequel se trouve sa demeure. Impossible. Il est impossible qu’il violente des enfants sous le nez de sa propre famille. Je connais ce type d’assassins, il leur faut un lieu personnel, un lieu souillé des frasques précédentes, un casin dédié au plaisir diabolique, à l’abri des espions des Grands Inquisiteurs. Pourtant Luigi a raison. Il se dirige indubitablement vers son appontement.
Aurais-je surestimé mes effets ? A-t-il découvert qu’on le suivait ?
Mon cœur s’emballe. Non. Je ne remettrai pas à demain. C’est maintenant. Maintenant que je veux le démasquer.
— Rejoins-le, décidé-je en me redressant.
À peine Calapelli a-t-il atteint le haut des marches du quai, que ma vue lui arrache cette expression de surprise lubrique que je m’attendais à cueillir sur ses traits boursouflés par les excès. Sa gondole est déjà loin. Tout se joue maintenant, dans ce privilège que je lui accorde, celui d’un tête-à-tête.
Bien qu’il n’ait pas osé le moindre commentaire, je sais que Luigi n’approuve pas. Beaucoup de bateliers passent et m’éclairent de leurs falots. Demain, ils se souviendront de moi. Ils parleront. Diront qu’ils ont vu une femme cueillir Calapelli devant sa maison, se douteront que cette femme l’a assassiné. L’on pourrait remonter à la Contessa. Tant pis. Je n’ai pas peur des conséquences. Il faut arrêter ce chien avant qu’il ne torture les bambini qu’on vient de lui livrer. Ensuite je m’occuperai de découvrir quel navire le ravitaille et le nom du capitaine, celui de l’armateur. Tous devront payer.
Je me tiens droite dans la gondole, éclatante de défi. Il le relève dans une courbette avant de redescendre les degrés. Il est à moi. Luigi l’aide à embarquer. Dans sa fébrilité orgueilleuse, ce balourd malmène l’assiette de la barque. Je me rassois pour la maintenir à flot. J’attends qu’il m’ait rejointe pour me décaler sur le banc. Il empeste cette noblesse dépravée, désabusée depuis le berceau. Il est ce que j’exècre, ce que je combats, ce que je châtie. Et pourtant je souris.
— Où allons-nous ? demande-t-il, suave, en baisant mes doigts.
— À vous de me le dire. L’on raconte que vous n’êtes que brasier…
Malgré le peu de clarté, je devine un voile d’égarement dans son regard. Il s’éclaircit la gorge, mais ne répond pas.
J’insiste, une moue dépitée aux lèvres.
— Me serais-je trompée sur votre compte ? N’auriez-vous rien de mieux à m’offrir qu’un coït sans imagination, sans chair tendre à agacer ?
Son souffle s’accélère.
— Est-ce cela que vous voulez ? Voir ?
Je me penche à son oreille, en mordille le lobe avant de gémir :
— Je veux en jouir.
Sa main écrase ma gorge, sa bouche la mienne. Je mêle ma langue à la sienne, agressive. Son baiser ne me dégoûte pas. Il m’offre ma victoire. Lorsqu’il s’écarte, c’est pour mieux crier à Luigi de prendre la direction de Muran.À peine Luigi a-t-il planté son bâton dans la vase que Calapelli se cale contre le dossier, immobile, le souffle si court que j’en déduis une excitation maximale. Il me suffirait, je crois, de porter paume à ses bourses pour qu’il inonde son braghe. Il cherche à se calmer dans le silence de la course. Il ne veut pas me déplaire, risquer de se priver du meilleur. Beaucoup d’hommes réagissent ainsi à mon approche. Je les fais mijoter trop longtemps, à la manière de ces cuisiniers français dont les sauces s’épaississent à petit feu. Il suffit de le monter en flammes pour qu’elles soient perdues. J’ai appris, depuis, à doser mes effets. Je reste en retrait, d’autant mieux que sa réserve me sied. Elle me permet de réécrire sa fin, d’anticiper ses aléas, de m’en protéger.
Parvenu au bord de la lagune, Luigi nous aide à descendre, puis à embarquer dans son puparin, un petit bateau à rames et à voile escamotable, facile à manœuvrer.
Venezia s’éloigne, m’emplissant plus encore les yeux de l’éclat de ses feux d’artifice. Le spectacle est d’une incroyable poésie. Calapelli n’arrive pas à le gâter de sa présence. Il dirige Luigi d’une voix qui peu à peu retrouve sa fermeté. Entre deux indications, nous échangeons quelques mots, insignifiants, mondains, badins, respirant l’essence de cette cité millénaire qui consacre le plaisir : une manière élégante, à la vénitienne, de refréner l’inspiration sexuelle, pour mieux la consommer ensuite. Comme il va m’être facile et jubilatoire de tuer ce chien !
Nous appontons enfin à Muran, dans la partie nord-est de l’île, au pied d’une bâtisse isolée dans laquelle je reconnais aussitôt la fonderie abandonnée d’un maître verrier. Sotte ai-je été ! Pour rôtir ses jeunes victimes, il fallait à Calapelli un foyer à conduit ouvert, un lieu venté pour que la pestilence se disperse rapidement. Rien de compatible avec Venezia. J’ai cherché ce lieu partout, sauf là où il se trouvait : aux yeux de tous. Ou presque. Un coup d’œil à Luigi à l’instant de descendre de la barque. Il sait ce qu’il doit faire : ne pas tenir compte de mon ordre de renvoi, me suivre discrètement, intervenir à mon signal si cela devait tourner mal. Mais je sais déjà que je ne le lancerai pas. Ce soir, j’ai trop altéré mes habitudes pour ne pas achever cette exécution en apothéose.
Parvenu le premier sur le sol ferme, Calapelli me tend sa main. Elle ne tremble plus. Je le sens à ses manières, à sa voix qui m’invite à le suivre, en hôte apprêté. L’orgueil de sa perversité transpire par tous ses pores, mais ce n’est qu’une odeur de pourriture supplémentaire dans l’air de cette nuit du 30 mai 1756.
5.
— On vous demande au parloir, sœur Maria Marina, s’époumone Catterina d’un ton enjoué en pénétrant le matin suivant dans ma cellule.
Je lui souris, achève d’enfiler ma bure. Tel est mon quotidien : celui d’une belle de jour, offerte, dans son habit régulier, à l’envie des visiteurs masqués du couvent Santa Maria degli Angeli.
L’édifice rayonne à l’extrême pointe nord-ouest de l’île de Muran, comme une alcôve de pierre, une parmi tant d’autres prises entre les fabriques de glaces, les maisons de plaisance, les palais et ces jardins qui exhalent autant le parfum des roses et des fruits que celui du limon dan slequel ils sont ancrés. Ce paradoxe olfactif se retrouve partout ici au point que quiconque quitte la Sérénissime après un long séjour est incapable de dissimuler sa provenance. L’on sait. Partout en Europe comme en Orient, l’on sait. On ne visite pas Venezia. On la respire. On s’en imprègne. Mais son empreinte ne vous quitte jamais.
Catterina est une perle dans cet écrin monastique. Elle ressemble à la « Salomé » de Titien. Parfois, pour la taquiner, je la nomme ainsi, amenant dans son regard timide cet embrasement que seul son principal amant révèle. Je l’ai croisé plusieurs fois au cours de mes escapades nocturnes ou encore ici. Il s’est présenté à moi dans un rire, affirmant qu’il était l’un de ces libertins notoires, un aventurier devenu notaire pour mieux donner de l’assurance à son babil. Il est surtout bel homme, épris de mon amie, je n’en doute pas, mais trop volage pour ne pas en séduire d’autres. Il s’amuse à prétendre connaîtreles secrets de la cabale, et soulever le manteau de la mort pour mieux rapporter les messages des défunts. Un don qu’il aurait acquis d’une sorcière de l’île où on l’aurait emmené enfant. Bien évidemment, j’ai laissé ce discours aux crédules. Ils sont légion à Venezia où fleurit chaque jour ou presque une nouvelle société secrète. Catterina, elle, ne connaît d’Alvise Valier que son rire léger lorsqu’il glisse nuque sous sa robe puis lui dessine culotte du poinçon de sa langue. Elle me raconte leurs ébats enflammés, se répand en soupirs langoureux avant de courber le front en prière. L’on pourrait croire, à la voir ainsi, les yeux clos, murmure aux lèvres et chapelet en main, qu’elle se repent ou quête absolution. Fi ! elle n’appelle qu’un seul souhait : plus de plaisir. Et si son Alvise se lasse, qu’un autre le remplace pour mieux la satisfaire ! En cela, le coquin est prévoyant. Il vient parfois avec l’un de ses amis, jamais le même, et la lui abandonne pour goûter ma compagnie. D’une autre, Catterina aurait pris ombrage. De moi, point. Je crois qu’elle m’aime autant qu’elle l’aime, lui. Ses pas semblent danser sur les dalles du cloître tandis qu’elle me précède en direction des parloirs. Je sais tout d’elle. Elle ne sait rien de moi, sinon ce que je veux en dire. Mais nous nous entendons sur ce point : les couvents sont toujours des façades derrière lesquelles les moniales partagent l’amour de Dieu avec celui des hommes, selon ce précepte immuable : aimez-vous les uns les autres. Dans moins d’une heure, toutes les alcôves seront pleines. À l’intérieur des plus grandes, l’on badinera, rira, donnera des aubades, dansera et aimera. Ainsi est la Feria. Une transgression des interdits, y compris religieux. Dieu n’a jamais exigé la tristesse. Triste, Venezia ne l’est pas.
Catterina me précède, avec aux lèvres ce sourire léger des âmes complices, vers mon visiteur, l’homme discret qu’elle croit être mon principal amant, comme Alvise est le sien.
J’attends d’être seule dans l’étroite pièce aux cloisons de bois pour écarter la porte grillagée se trouvant à l’autre bout et permettre à Giorgio Baffo d’entrer. Il est couvert d’un tricorne, d’un tabaro, et, comme d’ordinaire, d’un masque. Un volto noir, renforçant le trait incisif de ses lèvres. Son œil ressemble à un ciel d’orage que traverse toujours, en me voyant, l’éclat d’un soleil intérieur.
— Vous êtes en beauté, dit-il à peine me suis-je assise, assez fort pour que quelque oreille, vouée à l’indiscrétion dans le parloir voisin, soit, malgré mes précautions, persuadée de notre attachement.
— Ma dévotion en est certainement la cause.
Il sait qu’elle sert moins Dieu que la Quarantia Criminale qu’il dirige. Mais, au rictus qu’il m’offre en guise de sourire, je devine aisément que mon imprudence de la nuit dernière lui est embarras.
Je baisse la voix.
— J’ai fait ce que je devais. Vous l’aurez déjà constaté par vous-même. Pour ce qui est de mon échappée avec lui, on la pensera libertine. Quand bien même l’on aurait deviné mon identité, nul n’imaginera que derrière une Morosini puisse se cacher une meurtrière.
— Il ne s’agit pas de cela.
Je tique.
— Alors quoi ?
— Votre billet parlait de huit bambini captifs. Vivants.
Ma gorge se serre. Je les ai laissés au cachot afin qu’ils constituent une preuve solide, indéniable, de la culpabilité de Calapelli lorsque les murs de la fonderie abandonnée grouilleraient d’agents. Je voulais que leur témoignage donne un sens à mon exécution.
Je le confirme d’un mouvement de tête.
— Ils étaient morts à mon arrivée. Gorge tranchée, m’assène Baffo.
Un vertige me prend. Non. Ce n’est pas possible. Pas eux. Pas après tout ce que j’ai fait pour les sauver.
Je manque de souffle, ne le reprends que pour m’indigner.
— Me croyez-vous… ?
D’un geste las, il m’interdit d’en supposer davantage.
— Non, évidemment non. De plus Luigi l’a confirmé. Ce qu’il ne peut dire, c’est si vous avez mutilé don Calapelli.
Devant mon incompréhension, il murmure :
— Châtré.
L’ai-je fait ?
Le doute me paralyse soudain.
Je revois la pièce sombre, le foyer central prêt, déjà, à être rallumé. Les chaînes suspendues à une poulie au-dessus des bûches. L’odeur résiduelle de chair brûlée me donne la nausée. Je me reprends. Il est là, visqueux comme une anguille, cherchant à fourrager ma bouche, à pétrir mes seins. Je le repousse, recule. Feignant une excitation malsaine, j’affirme vouloir prendre mon temps. Je ne veux pas assister aux sévices, pas encore, je veux les anticiper. Je lui demande de tomber son braghe pour mieux jauger de la dureté de sa bandaison pendant qu’il me racontera tout. Pour mieux l’en convaincre, je dénude sensuellement ma poitrine, puis mon ventre. Je lui montre ces racines épaisses formées par la cicatrice de mes brûlures. Il exulte, veut les toucher. Ses yeux semblent crever ses orbites, son vit le tissu. Il veut savoir comment elles m’ont été faites. Je mens : le feu m’excite, la douleur aussi. Il gémit, se débraille, empoigne son bâton, me le promet par tous les orifices, mais avant, avant il veut allumer le feu, rougir le fer, me marquer, louer le plaisir que j’y prendrai comme une communion improbable, un appétit d’âmes sœurs. Il court. Ses fesses charnues, blanches et flasques qui tressautent ravivent ma nausée. Je le regarde actionner le soufflet. J’écoute sa confession, autorise la haine à remonter jusqu’à ma gorge, étouffer ma répulsion. Je me plaque contre ce cul qui s’agite devant les flammes grandissantes. Il râle, rugit quand mes doigts se referment sur son vit, quand ils le font lentement coulisser sur sa base. Je retrouve dans ma paume moite la sensation du poignard que j’arrache de dessous mes jupons, l’envie, oui, de l’émasculer. L’ai-je fait ?
Je soupire.
— J’ai relevé la main à hauteur de ses yeux. Il n’a pas compris tout de suite ce que je tenais dedans. Il n’a rien senti tant ma lame était affûtée et son excitation mordante. J’étais toujours derrière lui, contre lui, le poignard sous ses côtes. Il a couiné, abruti par l’évidence, par ce flot de sang qui lui giclait jusqu’au menton. « Je t’accorde le choix, lui ai-je dit en reculant : vivre en cautérisant toi-même la plaie par ce fer que tu me destinais, ou mourir de ne pas en avoir le courage. » Il a hurlé de douleur sous la morsure ardente. Lorsque je l’ai achevé il était inconscient.
Giorgio Baffo esquisse un sourire, mais son regard est empreint de tristesse. Il ne me reconnaît pas dans ce geste. Moi non plus. Ma seule excuse reste les flammes. Elles dansent toujours devant mes yeux.
— Un mystère au moins de résolu, dit-il.
— À votre ton, j’en devine d’autres.
— Ce petit bout d’orgueil que vous teniez en main s’est retrouvé ce matin sur la table de l’infortunée épouse.
Je sursaute.
—Comment ?
— Ce n’est pas le comment qui importe, mais par l’intermédiaire de qui.
Je ne peux réprimer un frisson.
Il chuchote.
— Luigi est catégorique. Vous n’avez pas été suivis.
— Tout cela n’a aucun sens.
— Je crains le contraire ma chère. Car le mollusque tronqué de son époux ne fut pas le seul mets que l’ons ervit à la signora Calapelli. Il y avait ceci pour l’épicer.
Il fouille dans sa poche et me tend un pendentif d’or, d’émeraude et de verre entrelacés.
Mes yeux me brûlent.
— Il était à votre marraine, je crois. Une pièce de cette valeur et de cette rareté ne s’oublie pas. Et je me souviens de l’avoir vue fréquemment la porter.
Je veux lui répondre, mais aucun son ne parvient à franchir mes lèvres. J’avais neuf ans et me trouvais chez elle. Je revois le pendentif à son cou, quelques minutes avant que les jardins de son palais de Breda di Piave ne grouillent de patriciens masqués, avinés par la fête somptueuse qui se tenait chez le voisin. Indifférents aux injonctions des domestiques, ils ont ravagé les parterres de leur farandole, envahi la demeure de campagne, taquiné les servantes. L’époux de ma marraine était absent. Après avoir donné des ordres pour qu’on les chasse, ma marraine a actionné un mécanisme dans l’une des moulures de la bibliothèque, révélant une petite pièce secrète. Elle m’y a fait entrer en me demandant instamment de ne pas bouger ni crier, quoi qu’il advienne. Je crois qu’elle avait deviné que cette intrusion festive n’était qu’une diversion orchestrée par ces quatre-là qui, soudain, ont forcé sa porte. Je me suis hissée sur la pointe des pieds pour regarder par le judas. Je n’ai vu que des masques. J’ai entendu leurs voix, ses hurlements. Ils réclamaient un cartulaire dont elle jurait ne rien savoir. Je ne crois pas qu’ils l’aient violée. Ils tournaient autour d’elle dans un ballet qui me la dissimulait. Et puis soudain, les flammes ont été là, j’ignore comment. L’ont-ils aspergée d’huile puis embrasée ? J’étais terrorisée. Je n’oublierai jamais cette odeur de chair brûlée, le claquement des pistolets fauchant les serviteurs arrivés en hâte, et cette musique assourdissante qui continuait, en bas, d’entraîner les danseurs. J’ai dû perdre connaissance, étouffée par la fumée et par l’effroi.
Des comédiens jouaient une pièce de Goldoni dans le palais voisin. Quand l’incendie a commencé à se propager, ils ont regagné leur roulotte et m’y ont trouvée, inconsciente, grièvement brûlée. Ils n’ont pas vu qui m’y avait déposée, mais l’aïeule était une barreuse de feu. Elle m’a sauvée.
Trois ans plus tard, la mémoire me revenait et mon frère me confiait à Teresa Campanino, la mère supérieure du couvent Santa Maria degli Angeli, qui était une amie d’enfance de notre mère. J’ai été déférée devant Giorgio Baffo à dix-sept ans, après que j’ai eu exécuté le premier des assassins de ma marraine. Celui-ci était surveillé. Les agents de la Quarantia m’ont prise devant sa dépouille, poignard ensanglanté en main. En découvrant mon identité, Baffo s’est rassis derrière son bureau, atterré, puis m’a sommée de m’expliquer. Je l’ai fait, en insistant pour que mon frère, qui restait ma seule famille depuis le trépas de ma mère puis de mon père, ne soit pas informé de mon crime. Ce dernier était le produit de la chance. Le meurtrier était devenu un habitué des parloirs du couvent. J’avais reconnu sa voix. Baffo m’offrit l’immunité en échange de menus services. Selon la règle vénitienne, j’avais droit à une année à l’extérieur du couvent avant de prononcer mes vœux. Je l’ai employée à apprendre l’art de la séduction et de l’amour, la maîtrise des poignards et des mousquets, et celui de la lutte à main nue. De retour au couvent, j’étais devenue une justicière.
Quelques mois plus tard, les Grands Inquisiteurs entraient dans la danse à leur tour en me demandant d’espionner pour le compte de la République, et la Quarantia Criminale me recrutait pour ses basses besognes.
Maria Marina Morosini s’affichait sans masque pour jouir, et le portait pour sévir. Depuis, deux autres des assassins de ma marraine comptent au rang de ceux que j’ai exécutés. Je n’avais, jusque-là, pas identifié le dernier, me résignant à l’idée qu’il avait quitté Venezia.
Il semble qu’il soit de retour.
Mes poings se serrent sur cette colère intérieure qui m’a toujours sauvée. Indifférente à la morsure du pendentif dans ma paume, je relève la tête :
— Il veut que je le cherche. Croyez-moi, Giorgio, je vais le débusquer !
