Kessel

VOTRE NOUVEAU MINI ROMAN: LA REINE PIRATE

Jeudi 5 juin 2025

1.

Le Connacht découpait sa côte hostile en langues de roche, noire et moussue sous le ciel plombé. Debout face à la falaise devant laquelle elle avait fait mettre son navire au mouillage, Grace O’Malley serrait les poings. Du village qui l’avait accueillie quelques mois plus tôt, alors que, coursée par les soldats du gouverneur Richard Bingham, elle désespérait de trouver refuge pour la nuit, il ne restait rien. 

Elle l’avait vérifié elle-même en faisant mettre canot à terre, en marchant auprès de ses hommes, de Fawkes, son second, au milieu des ruines et des corps calcinés. Ils n’avaient rejoint le navire qu’après avoir enterré les villageois dignement. 

Elle aurait dû prendre le large ensuite. 

Elle n’y parvenait pas. 

Un sentiment glacial de culpabilité la forçait à demeurer là, sur le gaillard d’avant, tandis que les volutes d’une fumée âcre continuaient de dévorer la lande et le cœur des matelots du Dark Queen, le navire phare de sa flottille qui ne comptait pas moins de vingt bâtiments, deux galères et près de deux cents marins. 

Tous le savaient. Ce carnage n’était pas le fruit du hasard. Ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces vieillards avaient été punis pour l’avoir soutenue dans ses actes de piraterie. Mais il ne s’en trouverait aucun à bord pour le lui reprocher. 

Une bouffée de rage étouffa un instant sa détresse.

Cela faisait près de cinquante-deux ans que le royaume d’Angleterre grignotait l’âme de l’Irlande, brisant les clans, noyant les alliances dans le sang. Tous avaient plié ou disparu. 

Tous, sauf elle. 

Sur les eaux farouches du Connacht dont elle s’était emparée après avoir divorcé de son second époux, elle persistait à défier le gouverneur Richard Bingham, lui interdisant, par l’abordage et la prise des bâtiments de commerce anglais, d’étouffer les derniers sursauts de l’identité irlandaise. 

Mais chaque jour un peu plus, dans le silence glacé du vent, dans la morsure des vagues sur la coque, Grace sentait le souffle pesant de l’inéluctable. A soixante-trois ans, elle restait une reine farouche, rebelle, mais son cœur s’était usé. 

Elle ramena sa longue tresse rousse parsemée de fils d’argent sur sa poitrine plate, inspira longuement malgré l’odeur pestilentielle que les embruns ne parvenaient à étouffer. Elle se ferait à celle-ci, au souvenir de ces visages figés sur la peur et la souffrance. Comme elle s’était faite déjà aux autres exactions de Bingham. Peut-être parce qu’elle avait dû apprendre très tôt que survivre ne suffisait pas. Qu’il fallait en passer par la douleur pour exister sur cette terre trop convoitée. 

Fille d’un chef respecté, elle avait grandi sur les ponts de navires plus que dans les allées d’un château. À dix-sept ans, elle commandait déjà ses premiers hommes. À vingt-cinq, elle avait enterré son mari, abattu dans une embuscade alors qu’il tentait de négocier la paix. C’était ce jour-là, après ses funérailles qu’elle s’était imposée sur terre et sur mer. Ce jour-là qu’elle avait, elle, déclaré la guerre à l’Angleterre. 

Depuis, elle n’avait cessé de lutter, élevant ses fils dans le tumulte des batailles, faisant de son nom un étendard que même, depuis l’Angleterre, la reine Élisabeth redoutait. Cela lui avait valu, en 1577, d’être emprisonnée pendant près de deux années. À sa libération, loin d’être calmée, elle avait repris le contrôle de ses territoires, repoussant et rançonnant tous ceux qui osaient s’y aventurer. 

Elle n’avait pas l’intention de cesser. 

— On ne peut pas laisser ce carnage impuni, Grace. 

La voix, tranchante, douloureuse, de Fawkes venait de fendre l’air derrière elle. 

Elle pivota vers lui, accueillit sa longue silhouette, ses traits anguleux, crispés sous la barbe ambrée. Fawkes n’était pas seulement son second. C’était son ombre. Et sans doute le seul homme qui pouvait la contredire sans trembler.

Une bourrasque plus vive arracha une poignée de mèches de la natte de Grace. Elle resserra les pans de son manteau sur son corsage de cuir renforcé, puis s’agrippa au bois humide du bastingage, les prunelles aussi tumultueuses que l’orage approchant. 

— Tu as raison, répondit-elle. Ce n’est plus une guerre. C’est une extermination. Pour m’obliger à abdiquer. 

Il acquiesça, voulut ajouter qu’elle ne devait pas se laisser intimider, ni par la peur, ni par le remords, mais en fut empêché par un cri étranglé. 

— Máthair !

D’un même élan, les deux fils de Grace venaient de bondir de la mâture à leurs pieds. Murrough, l’aîné, arborait fièrement une carrure épaisse et cette même chevelure foisonnante, domptée à la hâte par un lacet, qui avait séduit Grace lorsqu’elle avait rencontré son père. Tibbot, aux traits plus fins, à l’allure plus gracile, né de son second mariage, portait dans le regard cette hardiesse instinctive dont elle n’était jamais parvenue à se défausser. L’âge – l’un allait sur ses quarante-trois ans, le second sur ses vingt-six—n’avait rien changé à leur impétuosité. 

— Il faut riposter ! Maintenant ! Étrangler ce rat de Bingham ! L’empêcher de recommencer, s’emporta Murrough, la main sur le pommeau de son sabre d’abordage. 

Grace lui recouvrit l’épaule de sa paume gantée.

— L’impatience n’a jamais sauvé personne, fils.

— L’inaction encore moins, grinça Tibbot.

— Croyez-vous être les seuls à être en colère, à être en deuil ? intervint Fawkes, maussade. Mais frapper à l’aveugle, c’est mourir sans victoire. Nous le savons tous ici. Vous les premiers.

...

Les rendez-vous de Mireille Calmel

Par Mireille Calmel

Je suis née en décembre 1964, et depuis, je n’ai eu de cesse de me battre contre la maladie, la peur, l’adversité.

Condamnée trois fois par la médecine traditionnelle, j’ai eu la chance, immense, de m’en sortir grâce à ma mère, célèbre guérisseuse dans le midi de la France, mais aussi par l’usage des plantes médicinales, des huiles essentielles et une hygiène de vie rigoureuse.

Ma force, mon énergie, c’est dans l’écoute, le partage avec les autres et surtout, surtout dans l’écriture que je la puise.

Voici vingt cinq ans, j’ai signé mon premier contrat d’édition dans la prestigieuse maison XO pour un roman intitulé “Le lit d’Aliénor” qui allait séduire plus d’un million et demi de lecteurs.

Depuis, j’enchaîne les best-sellers. 32 à ce jour, toujours chez XO, car je suis d’un tempérament fidèle.

Mais cette réussite, c’est surtout à vous, mes millions de lecteurs que je la dois.

Ce sont vos regards qui pétillent, nos rires partagés, nos moments complices qui font mon bonheur. Qui font que la petite fille terrifiée d’hier est parvenue à s’aimer un peu. Juste assez pour rester humble face à tout cela et vouloir vous transmettre le meilleur de ce qu’elle aime, de ce qu’elle connaît.

Sans autre prétention que cela: vous remercier du fond du coeur de votre confiance sans cesse renouvelée.