Chapitre 3
Moins d'un mois auparavant Jeanne de Belleville était encore l'épouse comblée d'un baron Breton, Olivier de Clisson, mère de deux fils âgés de dix et douez ans et une des plus belles femmes du royaume. Moins d'un mois auparavant, elle se réjouissait comme chaque jour de son bonheur, et de cet hymen que l'amour avait béni, refusant l'intérêt. Malgré cette guerre qui déchirait la Bretagne depuis la mort de son duc. Jeanne de Belleville s'en sentait loin, même si l'un des prétendants à cette succession était un de leurs amis, Jean de Montfort soutenu par le roi d’Angleterre. Il était combattu dans ses prétentions par le neveu du roi de France, Charles de Blois et Jeanne de Penthièvre. De sorte que Français et Anglais se livraient une lutte sans merci, sur terre comme sur mer.
Jeanne de Clisson, discrète et réservée se laissait rassurer par son époux qui prétendait avec assurance que Montfort ferait régner l'ordre très vite, grâce à ses nombreux partisans. De fait une trêve venait d’être signée à Malestroit, et Olivier de Clisson s'était rendu à Paris pour y traiter quelques affaires, comme cela lui arrivait souvent avant la guerre. Jeanne avait tenté de l'en dissuader, incapable d'expliquer cette angoisse qui lui avait étreint le ventre. Olivier s'en était moqué avec tendresse, avant de l'embrasser, elle et ses deux fils et de se jeter tête baissée dans le traquenard qui l’attendait là-bas. Jeanne n'en avait rien su, s'angoissant chaque jour davantage de ne pas avoir de ses nouvelles, de ne pas le voir revenir. C'est un de leurs amis, proche lui aussi de Jean de Montfort qui était venu l'avertir. Elle avait failli en mourir sur l'heure, refusant d'imaginer cette abomination. Il lui avait fallu se rendre à Nantes avec ses enfants pour la vérifier, refusant l’escorte de cet homme venu s'apitoyer avec elle sur son malheur. Jeanne n'avait rien voulu entendre de ses conseils, de son affection. Elle avait immobilisé son attelage devant la porte Sauve Tout, et serré les mains tremblantes d'effroi de ses fils dans les siennes. Face à elle, sur une pique, exposée à la vue de tous, la tête tranchée et décomposée de son mari la narguait d'incompréhension et d'injustice. Elle avait hurlé, comme une louve, indifférente à ces gens massés autour de ce visage éteint qu'elle avait tant aimé, indifférente aux charognards de sa misère. Longtemps.
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