Ciel gris, bas, froid…
Et cette pluie qui n’en finit pas, dégoulinant des toits, des branches dépouillées. J’ai parfois l’impression que ces milliers de larmes ne coulent que pour nettoyer la terre, la lessiver en profondeur de toutes les mauvaises ondes que nous, les humains, nous y répandons.
À d’autres moments pourtant, il me semble qu’au contraire, ces pleurs réguliers font remonter du sol des scories du passé, des scories hantées par ces démons dont on fait les légendes.
En Bretagne, ils sont partout, cachés sous chaque pierre, derrière chaque muret, fantômes de brume et de lichens.
Ici, dans le Médoc, point de korrigans ou de lutins. Mais des eaux noires, stagnantes dans des parfums d’humus, de rouille et de moisissures.
Ma forêt a les couleurs d’un thriller. Ses bruissements sont autant de respirations suspendues, haletantes, inachevées. Dans lesquelles le moindre craquement, le moindre frémissement fait sursauter le cœur, suspendre le pas.
J’aime à m’y promener au petit jour. J’aime me fondre dans la brume glacée. Me laisser surprendre par une rencontre, douce, superbe.
Je savoure ces moments qui m’arrachent à mes pages blanches tout en éveillant mes sens et mon imaginaire.
Parfois pourtant, comme aujourd’hui, j’ai besoin d’embrun pour chasser les miasmes de ces sous-bois devenus putrides, nauséabonds. Pour m’extraire de ces souterrains dans lesquels les personnages de mon nouveau roman fuient leur propre passé, leurs propres démons. Dans lesquels ils traquent la lumière au coeur de l’obscurité.
L’océan m’attire malgré ce souffle de tempête qui noie les phares de ma voiture. Il n’est pas si loin. Quelques kilomètres à peine de chez moi, de ma forêt. J’aspire à une éclaircie, là, face à ces vagues déchainées. Je descends de l’habitacle, resserre les cordons de ma capuche autour de mon cou, frémis sous la gifle salée.
J’enfonce mes pieds dans le passage creusé par les vacanciers d’hier dans la dune.
Il est là devant moi.
Il écume, il râle, il enfle sous les nues d’acier. Houlé par une colère dont aucun de nous ne peut canaliser l’immensité.
Les vents hurlent, les vagues fouettent le bord, parfois jusqu’à effacer les traces que je viens d’imprimer. Ce chant, brutal, fracassant, détient les clefs d’une histoire, d’un passé que chaque hiver révèle avant de le recouvrir de nouveau, parfois pour des années.
Ainsi en est-il du spectre de cette forêt médiévale. Arrachée à l’oubli, au sable par une marée démente.
Chaque trouée dans ces vieux troncs ressemble à une serrure, un oeilleton permettant de remonter le temps.
Il suffirait d’un rien. 900 années. Pour voir brusquement la flotte anglaise fendre le brouillard, approcher du rivage. Pour que je sente, là, près de moi, le frémissement du mantel doublé d’hermine d’Aliénor, ma duchesse. Pour que je la vois poser sa paume gantée sur l’écorce de ce chêne dressant ses futaies vers des cieux plombé.
Les mêmes qu’aujourd’hui.
Il suffirait d’un rien pour que je la regarde marcher, altière, puissante, jusqu’aux appontements du port de L’Angois.
Il se tenait là, autrefois. Dans l’axe de cet oeil mort.
La brume se rapproche, cherche à m’envelopper. Transperçant ces reliques de bois gorgées de sel devenues au fil du temps aussi dures que l’acier, les bourrasques semblent prendre vie, se souvenir, me défier.
Je tends l’oreille.
Ecrire. Réinventer. Rêver.
Pour vous.
Encore une belle journée.
Mireille
