Mes biens chers vous,
Aujourd’hui, je vous invite à quitter un instant le tumulte de Venise, pour embarquer sur un bragadin silencieux, glissant entre les canaux vers une île qui semble flotter entre ciel et lagune : Murano. Un nom qui évoque le feu, le verre en fusion, les couleurs liquides transformées en merveilles. Mais Murano, c’est aussi des histoires de femmes cloîtrées, de plages oubliées, de jardins secrets et de pouvoirs jalousement gardés.
Au XVIIIe siècle, Murano était à son apogée. Non pas un simple faubourg de Venise, mais un monde à part, un îlot de prestige et de mystère. Depuis le décret de 1291, les verriers avaient été contraints de quitter Venise pour s’y établir, officiellement pour prévenir les incendies dans la Sérénissime. En vérité, c’était aussi un acte de contrôle politique : en isolant ces artisans-magiciens, on protégeait les secrets jaloux de leur savoir-faire.
Les maîtres verriers de Murano formaient une aristocratie en soi. Ils façonnaient le cristal le plus pur, imitaient le jade, le lapis, inventaient le verre filigrané, le lattimo, ce "lait de verre" aussi opaque que la porcelaine chinoise. Leurs œuvres ornaient les palais d’Europe. Mais au-delà du luxe, ils vivaient une existence singulière : certains furent anoblis, d’autres espionnés, parfois enlevés s’ils tentaient de vendre leurs secrets à l’étranger.
Voici à quoi ressemble une fonderie de maître verrier aujourd’hui…
Et là, juste là, celle dans laquelle la Contessa… mais chut… nous n’y sommes pas encore…
Revenons plutôt aux autres décors du roman.
À quelques pas des fournaises, au nord est de l’île, s’élevait le couvent de Santa Maria degli Angeli. Un lieu presque invisible aujourd’hui, mais jadis célèbre dans toute la lagune. Ce monastère accueillait des religieuses issues de la noblesse vénitienne, qui vivaient cloîtrées derrière de hauts murs, mais dont l’influence était subtile et réelle. Elles disposaient de terres, de revenus tirés de la location d’ateliers verriers, et d’un jardin réputé pour ses roses et ses figuiers. Des lettres témoignent de leurs contacts avec les doges, les évêques, parfois même avec les maîtres verriers, à qui elles commandaient des objets liturgiques d’une finesse inégalée.
Derrière les murs de cette sainte maison, les vents de la liberté soufflaient parfois d’une manière… moins pieuse. On dit que Casanova lui-même, entre deux fuites et trois masques, s’y serait glissé en secret, au détour d’une nuit de carnaval. Il y aurait trouvé des âmes curieuses, des voix suaves, des regards éveillés au monde et au désir. On dit aussi qu’il y rencontra La Contessa.
Mais de ceci, mes biens chers vous, je vous parlerai la semaine prochaine.
Voici en tout cas à quoi ressemble aujourd'hui cet endroit, privé, hélas de son couvent.
En longeant ces vieux murs, nous arrivons à la plage de San Bernardo, aujourd’hui disparue sous les remblais et les constructions modernes. Elle aussi jouera un rôle dans le décor du roman LE MASQUE ET LA LAME car au XVIIIe siècle, elle s’étendait paisiblement à l’est de l’île, une langue de sable fin où les familles venaient en barque, l’été, pour s’y baigner ou pêcher à la ligne. Là, les enfants des verriers couraient pieds nus entre les nacres et les coquillages, tandis que les apprentis profitaient de leur seul jour de repos pour chanter, jouer de la mandoline ou courtiser les lavandières.
Vous l’aurez compris, en ce temps là, Murano, nommée Muran sur les anciennes cartes, était une île de contrastes : le rugissement des fours côtoyait le silence des cloîtres, la sueur des souffleurs s’opposait à la contemplation ou au rire coquin des religieuses, et la rudesse du verre brut se transformait en dentelle transparente.
Vous n’avez pas fini d’en aimer le mystère, je vous le promets….
J-11 😉
Mireille
